Lutte contre le paludisme : Comment le Cameroun s’est battu pour sauver son programme après la fin de l’aide américaine

La réduction brutale de l’aide américaine a fait vaciller le programme de lutte contre le paludisme au Cameroun. Mais dans le nord du pays, soignants et communautés se sont mobilisés pour éviter une flambée des cas et de la mortalité.
Abdul Aziz Adamou a porté son fils à toute vitesse à travers l’hôpital bondé. Mohammadou, trois ans, était si malade qu’il réagit à peine lorsque l’infirmière lui piqua le doigt et en pressa une goutte de sang pour un test de dépistage du paludisme. Sa mère, Nafisa, observait la scène, son long voile bleu flottant autour d’elle tandis qu’elle se déplaçait nerveusement.
Trois injections ont suffi
La veille, Mohammadou vomissait, trempé de sueur sous l’effet de la fièvre. Durant la nuit, des convulsions ont raidi ses membres. À l’aube, ses parents sont donc montés sur la moto familiale et ont parcouru 30 kilomètres de pistes défoncées pour l’emmener à l’hôpital de Maroua, dans le nord du Cameroun.
Le test de paludisme s’est révélé positif. En quelques minutes, un agent de santé lui a administré une injection d’artésunate, le traitement de première intention recommandé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) contre la maladie.
Au cours des vingt-quatre heures suivantes, Mohammadou a reçu deux autres injections et est redevenu suffisamment alerte pour exprimer son mécontentement. Son père a souri, le prenant dans ses bras pour l’empêcher de bouger. Après trois jours, l’enfant était assez rétabli pour rentrer chez lui.
Le médicament qui lui a sauvé la vie est fourni par les États-Unis, dans le cadre d’un programme qui a permis de réduire de manière spectaculaire les taux de mortalité dus au paludisme en Afrique. Mais en février dernier, l’administration Trump a mis fin à une grande partie de ce programme, affirmant que la majorité de l’aide étrangère était gaspillée. Les stocks d’artésunate se sont depuis raréfiés. Alors quand Mohammadou a pu en bénéficier, il y a quelques semaines, ce médicament était devenu presque aussi précieux que l’or dans le nord du Cameroun.
Cette région affiche l’un des taux de mortalité liés au paludisme les plus élevés au monde. Pourtant, grâce à un travail acharné et à l’aide américaine, ce taux avait diminué de près de 60 % dans l’Extrême-Nord entre 2017 et 2024. Mais en 2025, le tumulte de la politique américaine, à des milliers de kilomètres de là, a tout réduit à néant, laissant derrière lui des enfants malades, des parents terrorisés et des experts en santé publique lutter désespérément pour sauver ce qui pouvait l’être.
Si Mohammadou a malgré tout reçu de l’artésunate, c’est grâce au dévouement des agents de santé locaux, dont beaucoup ont travaillé pendant des mois sans être payés, à des financements d’urgence de dernière minute et à la chance.
Le rôle décisif du programme PMI
L’Initiative présidentielle contre le paludisme (President’s Malaria Initiative, connue sous le nom de PMI) est arrivée au Cameroun en 2017. L’objectif était de mettre fin aux décès dus au paludisme en apportant de nouveaux outils jusque dans des villages comme le petit groupe de maisons disséminées sur une plaine sablonneuse où vivent Mohammadou et sa famille.
Le paludisme a tué plus de personnes que toute autre maladie dans l’histoire récente. Malgré des progrès significatifs au cours des deux dernières décennies, on a recensé 610 000 décès dus au paludisme dans le monde en 2024, presque tous des enfants africains.
Bien que le paludisme ne constitue pas une menace directe pour les États-Unis, le gouvernement américain a investi massivement dans le programme PMI en raison de l’ampleur du coût humain et économique – en dépenses de santé et en pertes de productivité de la maladie. Contribuer à réduire ce fardeau rendait les pays africains plus stables. Et, comme d’autres grands investissements mondiaux dans la santé, PMI renforçait l’idée que les États-Unis étaient un allié fiable.
Le programme s’attaquait au paludisme sous tous les angles : lutte contre les moustiques, distribution de médicaments préventifs, diagnostic rapide des enfants malades et amélioration des soins hospitaliers. Au Cameroun, le programme ciblait les deux régions les plus septentrionales et les plus pauvres du pays.
Des entomologistes capturaient des moustiques et les testaient pour détecter une résistance aux insecticides. Le programme approvisionnait les cliniques prénatales en médicaments préventifs pour les femmes enceintes et distribuait des moustiquaires. Il mettait en place de nouveaux systèmes de collecte de données avec des applications, des formations et des enquêtes afin que les responsables sanitaires sachent où se trouvaient le plus de cas, le plus de décès et les cliniques les plus fragiles.
Des bienfaits de la chimioprévention
Il a repris et renforcé un programme expérimental fournissant un traitement préventif contre le paludisme, appelé chimioprévention, à tous les enfants de moins de 5 ans, chaque mois pendant la saison des pluies. Il a permis d’acheter des doses pour 2 millions d’enfants camerounais et mis en place une chaîne logistique rapide permettant d’acheminer les médicaments jusque dans les villages les plus reculés.
Il a permis de renforcer la formation de plus de 2 000 agents de santé communautaires à l’utilisation de tests rapides pour diagnostiquer le paludisme et traiter les cas simples. De les équiper de mallettes contenant tests et médicaments, de bicyclettes et de les doter d’une indemnité mensuelle de 25 dollars. Rapidement, ces agents ont pu prendre en charge un quart de l’ensemble des cas, et leur intervention rapide a permis d’empêcher nombre d’enfants de développer des complications potentiellement mortelles.
Lorsque la nouvelle des coupes budgétaires américaines dans le programme de lutte contre le paludisme est parvenue à Maroua, épicentre de cette lutte au Cameroun, en février 2025, beaucoup ont craint un retour brutal en arrière. « On a pensé que tout était perdu », résume le Dr Jean Pierre Kidwang, coordinateur régional du Programme national de lutte contre le paludisme.
Jean Marc Dahadai, aide-soignant à l’hôpital épiscopal où Mohammadou a été admis, soigne des enfants atteints de paludisme depuis dix-huit ans. « Il y a dix ans, pendant la saison des pluies, on avait des malades par terre, dans la cour, raconte-t-il. Nous avons beaucoup d’espace ici, mais c’était rempli de personnes atteintes de paludisme. » Ces dernières années, ajoute-t-il, les cas graves comme celui de Mohammadou étaient plus rares : un ou deux enfants par semaine.
Lorsqu’il a appris que l’aide américaine prenait fin, « la première chose que j’ai pensée, c’est que ça allait redevenir comme avant ». De fait, les stocks d’artésunate de l’hôpital ont bientôt commencé à s’épuiser.
La saison des pluies approchait, et avec elle la flambée annuelle des cas de paludisme. Le Dr Kidwang se souvient de ces agents de santé qui l’appelaient parce que des parents leur demandaient quand leurs enfants recevraient les petites plaquettes miraculeuses qui avaient tant amélioré leur vie ces dernières années. Il ne savait pas quoi leur répondre.
Il a ensuite appris que le programme PMI avait commandé les médicaments essentiels et autres fournitures nécessaires pour 2025 avant le gel de l’aide. Et qu’ils étaient déjà arrivés dans le pays, où ils se trouvaient sous la garde du gouvernement. Le soutien américain qui permettait d’acheminer les médicaments des entrepôts jusqu’aux villages avait en revanche disparu.
« Bien sûr que nous devions continuer le travail ! »
C’est alors, raconte Kidwang, que l’organisation américaine à but non lucratif GiveWell l’a appelé, « comme un ange tombé du ciel », pour lui annoncer qu’elle financerait l’acheminement de la chimioprévention dans les villages avant la saison des pluies.
Il n’y avait toujours aucun moyen de rémunérer les agents de santé. La plupart d’entre eux sont néanmoins allés de porte en porte, a expliqué Kidwang, pour distribuer les comprimés. « Nous sommes ceux qui sauvent les jeunes enfants, résume Bachirou Agarbel, employé par PMI dans son village de Ginadji depuis le début du programme. Bien sûr que nous devions continuer le travail. »
En juin, le directeur de PMI au Cameroun, le Dr Mohamadu Suiru Wirngo, a fermé le bureau de Yaoundé. Il a tenté une ultime démarche pour convaincre l’administration Trump que la chimioprévention sauvait des vies et méritait de ne pas être concernée par le gel de l’aide. Washington a finalement approuvé un financement suffisant pour terminer l’année 2025, qui a dû être versé par le biais d’un programme de lutte contre le VIH, faute de canal budgétaire pour le paludisme.
Le Dr Kidwang, lui, a sillonné la région, apportant son soutien aux agents de santé désormais non rémunérés qui distribuaient les précieux comprimés à bicyclette, dans des zones soumises aux attaques de drones du groupe islamiste Boko Haram.
Les livraisons régulières d’artésunate injectable indispensable pour traiter les formes graves de paludisme, qui peuvent emporter un enfant en une seule journée n’ont toutefois pas repris, et les parents ont dû parcourir des distances de plus en plus grandes pour trouver une clinique disposant du médicament nécessaire pour soigner leurs enfants.
Olivia Ngou, directrice exécutive d’Impact Santé Afrique, une organisation qui mobilise les communautés d’Afrique de l’Ouest pour plaider en faveur de meilleurs programmes de lutte contre le paludisme, explique qu’une dégradation des soins et une augmentation des cas lui ont déjà été signalées. Malgré la reprise des livraisons de chimioprévention, les médicaments n’arrivaient que de manière irrégulière.
Le Dr Kidwang s’attendait à voir le nombre de décès augmenter. « Cela ne s’est pas produit, dit-il. Cela montre qu’un bon système avait été mis en place. » Il attribue ce résultat à l’efficacité de la chimioprévention et au dévouement des agents de santé. Un optimisme que ne partage pas Olivia Ngou, qui estime que les chiffres officiels de cas et de décès ne reflètent pas la réalité. « Les décès ont augmenté en 2025, affirme-t-elle. Nous en sommes certains. »
Début décembre, le Dr Kidwang était assis dans son bureau de Maroua, examinant les rapports post-mortem pour chaque décès enregistré : un nourrisson de 8 mois dont la famille avait attendu cinq jours avant de se rendre en ville ; un enfant de 3 ans traité avec des remèdes traditionnels au lieu de l’artésunate. Dans le couloir, 19 cartons de chimioprévention non utilisés à la fin de la saison des pluies. Chacun contenait suffisamment de médicaments pour 50 enfants et portait un drapeau américain accompagné des mots : « Don du peuple américain ». Le médecin s’apprêtait à les mettre de côté, sans savoir ce qu’il aurait ou non à offrir aux enfants de la région en 2026.
Faire contribuer davantage le gouvernement camerounais
L’administration Trump a déclaré que les pays devaient contribuer davantage à l’aide apportée à leur propre population. Pendant les années PMI, le gouvernement camerounais dépensait seulement 2,1 millions de dollars par an pour le paludisme, alors que les États-Unis fournissaient au pays 22 millions de dollars. Le Cameroun est dirigé par Paul Biya, aujourd’hui âgé de 92 ans, depuis 1982. Une grande partie des dépenses publiques est consacrée à l’armée – le pays fait face à une insurrection civile à l’ouest et à Boko Haram au nord – ainsi qu’au service de la dette extérieure.
En décembre, le Dr Kidwang a appris une nouvelle porteuse d’espoir : le département d’État a signé un accord avec le gouvernement camerounais, promettant jusqu’à 399 millions de dollars sur cinq ans pour la santé – mais uniquement si le Cameroun augmente ses propres dépenses de santé de 450 millions de dollars. L’engagement américain est inférieur aux montants versés avant la fermeture de l’Agence américaine pour le développement international (l’aide au Cameroun s’élevait à environ 250 millions de dollars par an, dont l’essentiel pour la santé), mais cela pourrait être une bouée de sauvetage pour le programme de lutte contre le paludisme. Les deux pays définiront ensemble les domaines prioritaires de dépenses.
Si le texte de l’accord n’a pas été rendu public, le département d’État a indiqué que les États-Unis financeraient directement le gouvernement camerounais, plutôt que de passer par des organisations non gouvernementales comme par le passé. Un porte-parole du département d’État a déclaré que ce nouvel accord permettrait de « renforcer l’appropriation nationale, plutôt que de maintenir des systèmes de mise en œuvre parallèles par des ONG, susceptibles de créer une dépendance ».
Et la corruption ?
Pour des observateurs comme Olivia Ngou, cela soulève des questions sur le contrôle de l’utilisation des fonds et sur la définition des priorités. Les organisations internationales de surveillance classent régulièrement la corruption gouvernementale au Cameroun à un niveau élevé, ce qui expliquait en partie le recours, dans l’ancien système, à des organisations partenaires.
Pour l’instant, le programme de lutte contre le paludisme redémarre. Le département d’État a commandé la chimioprévention pour la prochaine saison des pluies au Cameroun, ainsi que de nouvelles quantités d’artésunate, a confirmé un porte-parole de l’entreprise Chemonics, chargée de l’aide. Certains agents de santé ont de nouveau été payés. Cela laisse le Dr Kidwang espérer que lui et ses collègues pourront préserver ce qu’ils ont construit. Il n’a pas besoin de chercher bien loin pour voir ce qui pourrait se produire s’ils échouent.
Source : Jeune Afrique



















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