Criminalité environnementale : Ces plaintes des riverains camerounais face au rouleau compresseur industriel

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Accaparement des terres, exploitation forestière abusive, exploitation illégale des ressources naturelles, dégradation environnementale, insécurité croissante, affaiblissement des mécanismes de gouvernance, dépossession foncière, promesses non tenues, dialogue de sourds, exploitation minière devenue incontrôlable, titres fonciers étatiques démesurés sont les différentes plaintes non exhaustives des communautés riveraines du Cameroun. Les victimes d’injustices environnementales venues des quatre coins du Cameroun notamment de l’Adamaoua, de l’Est, du Dja-et-Lobo, de l’Océan et de la Sanaga Maritime ont brisé le silence.

Organisé par le Centre pour l’Environnement et le Développement, ce forum, véritable carrefour d’expériences entre peuples autochtones et communautés riveraines, a permis de documenter une réalité brutale : le modèle actuel d’exploitation des ressources naturelles génère une crise humaine et écologique profonde. S’appuyant sur les expériences vécues des communautés riveraines et des peuples autochtones, les échanges ont mis en lumière une convergence préoccupante de dynamiques. Au-delà de la diversité des contextes géographiques (zones côtières, forestières et savanicoles), les constats révèlent des tendances structurelles communes qui remettent en cause les modèles actuels d’exploitation des ressources naturelles.

Sud-Cameroun : Le cri d’alarme des communautés riveraines face au rouleau compresseur industriel

Derrière les chiffres de la croissance et les grands projets d’infrastructure se cache une réalité plus sombre pour les populations autochtones et riveraines du bassin du Dja. Entre exploitation forestière abusive, mines anarchiques et les conséquences imprévues du barrage d’Hydro Mekin, les communautés Baka et les agriculteurs locaux dénoncent une dégradation sans précédent de leur environnement et de leur sécurité.

Pour Lerys Nyangona, président de l’Association des Jeunes Peuples Autochtones du Cameroun (AJPAC), le constat est amer. Les forêts, piliers de la survie des Baka, sont devenues le théâtre d’une exploitation abusive et souvent illégale. Selon ce leader communautaire, des exploitants, parfois sans titres valides, franchissent les limites de la réserve de biosphère du Dja, site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO pour y puiser des ressources au mépris total du consentement des riverains. « Lorsque les populations tentent de réclamer leurs droits, le sous-préfet débarque avec les gendarmes pour intimider les communautés et laisser les exploitants continuer », déplore Lerys Nyangona.

Le secteur minier n’est pas en reste. L’arrivée d’engins lourds, notamment pilotés par des exploitants étrangers, a transformé le paysage en un champ de mines à ciel ouvert. Des excavations dépassant les 50 mètres de profondeur sont abandonnées sans être comblées, devenant des pièges mortels pour les hommes et les animaux. À cela s’ajoutent une pollution massive des eaux et une crise sociale. Attirés par l’espoir d’un gain rapide, les jeunes et les élèves délaissent les bancs de l’école et les champs, plongeant la région dans un début de famine. « Notre grand problème, c’est le problème de l’exploitation d’or qui entraîne déjà toute la population, des élèves et des enfants qui entrent déjà beaucoup là-bas pour exploiter l’or, alors qu’ils risquent beaucoup de choses. Il y a même la famine qui arrive, les gens ne plantent plus, ne cultivent plus, puisque beaucoup vont chercher l’or. Et aussi, avec leur exploitation forestière et minière, nous n’avons pas eu de revenus nous revenant comme une communauté riveraine. Directement, il y a des destructions de plantes, des champs, il y a des difficultés d’aller même en brousse, où ils barrent des rivières. Des inondations arrivent, les gens ne parviennent plus à traverser pour réparer ses brèches », affirme Akono Bella, cultivateur et leader dans la communauté Baka.

Le paradoxe d’Hydro Mekin : L’obscurité au pied du barrage

Annoncé comme le moteur du développement local, le barrage hydroélectrique de Mekin est aujourd’hui vécu comme une désolation par les habitants de l’arrondissement de Bengbis. Le premier paradoxe est saisissant : alors que les turbines tournent à quelques kilomètres de là, Bengbis reste plongé dans le noir, dépendant d’un groupe électrogène municipal essoufflé.

Mais le plus grave réside dans l’impact humain et environnemental. Le Révérend apôtre Jean-Félix Avambe Akono, Secrétaire général de l’ARGTFOBE, signale une hausse alarmante des noyades. « Rien qu’en janvier 2026, un jeune de 28 ans s’est noyé car il n’avait pas été informé de la fermeture des turbines qui provoque des crues soudaines », témoigne-t-il. En l’absence d’électricité pour charger les téléphones ou écouter la radio, les populations sont incapables de suivre les alertes de sécurité d’Hydro Mekin.

Des moyens de subsistance noyés

Le barrage a radicalement modifié l’écosystème de la Lobo et du Dja. Les inondations permanentes ont englouti les plantations et rendu les techniques de pêche traditionnelles obsolètes. Les riverains, qui utilisaient de petites pirogues de fortune, se retrouvent impuissants face aux vagues et aux courants générés par l’ouvrage.

Les promesses d’accompagnement semblent être restées lettre morte. Si certains ont reçu des indemnisations, aucun plan de recasement digne de ce nom n’a été mis en œuvre à Bengbis, contrairement au modèle de Lom Pangar. Les formations aux nouvelles techniques, les pirogues à moteur et les gilets de sauvetage promis il y a 15 ans manquent toujours à l’appel.

Les Baka, comme Mbote Samson, se voient désormais interdire l’accès à la réserve pour la cueillette des produits forestiers non ligneux (PFNL) comme le Ndô, alors que c’est leur mode de vie ancestral. « C’est interdit que les gens entrent dans la réserve pour faire le braconnage. Ce qu’on veut, c’est qu’ils puissent nous aider à exploiter les produits forestiers non ligneux (PFNL) parce c’est à la réserve qu’on trouve le Ndô. Depuis l’histoire, l’homme Baka vit de la chasse et de la cueillette. Et brusquement, on vient nous arrêter tout. On va vivre comment avec nos enfants ? Nous voulons qu’on nous donne l’autorisation d’exploiter PFNL avec une assurance qui le prouve » déplore-t-il.

L’appel à une transition juste

Face à ce qu’ils considèrent comme un mépris total, les leaders communautaires formulent des attentes précises. Ils réclament une électrification immédiate que ce soit par le réseau d’Hydro Mekin ou par l’énergie solaire pour rétablir la communication et la sécurité. Ils demandent également une régulation stricte des exploitations minières et forestières, avec un partage réel des revenus et une autorisation formelle pour l’exploitation durable des ressources de la forêt.

Pour ces gardiens de la biodiversité, le message est clair. Le développement ne peut se faire au prix de leur vie et de leur culture. Sans une réaction rapide des autorités administratives et des gestionnaires de projets, le bassin du Dja risque de passer d’un sanctuaire naturel à une zone de détresse sociale permanente.

Kribi : Le malaise persistant des riverains face au géant Socapalm

À moins de quatre kilomètres du centre-ville de Kribi, l’extension des plantations de la Société Camerounaise de Palmeraies (Socapalm) dessine un paysage industriel qui, pour les populations autochtones, ressemble davantage à une cage qu’à une opportunité de développement. Au micro de Green And Health News, Simava Georges Thierry, fils du village Lendi et figure de la société civile locale, dénonce une cohabitation marquée par la dépossession foncière, des promesses non tenues et un dialogue de sourds.

L’ampleur de l’emprise est le premier sujet de discorde. Selon les estimations des riverains, basées sur la signalétique de l’entreprise, entre 9 000 et 15 000 hectares de terres auraient été absorbés par l’agro-industriel le long de l’axe Kribi-Akom 2. « Les deux plantations Socapalm sont à moins de 4 kilomètres du carrefour Kinguè. Ils ont pris nos terres des deux côtés de la route », explique Simava Georges Thierry.

Cet encerclement ne prive pas seulement les populations de leur espace vital, il les expose à une précarité nouvelle. Avec le boom industriel qui envahit le département de l’Océan, les petits lopins de terre restants font l’objet de ventes non contrôlées, poussées par la pauvreté. Pour Simava, c’est le résultat d’une politique qui a échoué à intégrer les villageois dans la chaîne de valeur.

Le mirage des plantations villageoises

Il y a quinze ans, une lueur d’espoir avait pourtant brillé. La Socapalm avait encouragé les locaux à défricher des parcelles pour créer des plantations villageoises, promettant un appui technique et un rachat de la production. « On a défriché des hectares, et puis la Socapalm a disparu », déplore le leader communautaire. Cette absence de suivi a laissé les jeunes sans alternative économique viable. Aujourd’hui, certains d’entre eux, faute d’avoir leurs propres palmiers, finissent par voler des noix dans les champs de l’entreprise, s’exposant à des peines de prison. Pour les riverains, donner des bâches de cérémonie ou construire un forage au carrefour ne remplace pas une véritable politique d’autonomisation : « Il faut apprendre aux riverains à pêcher au lieu de leur donner du poisson » affirme Simava.

Une tripartite jugée partiale et verrouillée

Le dialogue entre l’entreprise, l’État et les populations matérialisé par la tripartite est lui aussi sévèrement critiqué. Simava Georges Thierry, ancien membre actif de la Synergie Nationale des Riverains du Cameroun (SYNAPACAM), affirme que les voix critiques sont systématiquement isolées au profit de représentants plus dociles. « Socapalm favorise dans les débats ceux qui défendent leur cause. On se demande comment sont sélectionnés ceux qui représentent les communautés », s’interroge-t-il. Cette exclusion des acteurs de terrain biaise les résultats des discussions et maintient un statu quo où les problèmes de fond (formation des jeunes, contrats de sous-traitance pour les entrepreneurs locaux) restent en suspens.

Des conditions de travail sous haute tension

La question de l’emploi local soulève également des inquiétudes sur le climat social interne à l’entreprise. Simava rapporte le cas d’un frère, chauffeur de camion, victime d’une affectation disciplinaire punitive après avoir témoigné en faveur d’un collègue lors d’un incident avec la direction.

Selon ce témoignage, le transfert vers le site d’Eseka, loin de son village natal de Kinguè, a poussé l’employé à la démission. « Si tu veux travailler à Socapalm, tu deviens esclave ou tu ne dis plus rien », assène Simava, fustigeant une gestion des ressources humaines qu’il juge archaïque et intimidante.

L’État pointé du doigt pour son silence

Enfin, le rôle de l’administration publique est remis en question. Pour les riverains, le manque de fermeté des autorités face à la méga-structure laisse le sentiment d’un abandon. Si l’État était réellement aux côtés des populations, estime Simava, il exigerait de la Socapalm un bilan réel et des actions concrètes de formation professionnelle plutôt que de simples gestes de charité.

À Kribi, la tension entre le besoin de développement industriel et le respect des droits des autochtones reste entière. Le cas de la Socapalm à Lendi et Kinguè illustre la difficulté de construire un modèle agro-industriel qui ne se fasse pas au détriment de ceux qui, depuis des générations, considèrent cette terre comme leur seul héritage.

Betare Oya : L’or de la discorde entre désastre écologique et urgence sanitaire

À Betare Oya, dans la région de l’Est, la ruée vers l’or a transformé un eldorado naturel en un véritable champ de désolation. Ndoé Narma Henri Michel, responsable technique de la coopérative minière SCOOP BATENE, livre un témoignage glaçant sur les dérives d’une exploitation minière devenue incontrôlable, où le profit immédiat l’emporte sur la vie humaine et l’avenir de l’environnement.

Le constat de départ fait état de ce que la nature est systématiquement détruite. Le stratagème est bien rodé. Des exploitants, souvent étrangers, utilisent des prête-noms camerounais pour obtenir des permis de recherche. Une fois le précieux sésame en main, ils basculent dans une exploitation industrielle sauvage, faisant fi des obligations de réhabilitation prévues par le Code minier. « Ils se jettent dans une exploitation totalement désorganisée… Une fois qu’ils détruisent la nature, ils ne réhabilitent pas, ils repartent. Et c’est au vu et au su des autorités locales », s’indigne Ndoé Narma Henri Michel.

Malgré les alertes, le phénomène s’amplifie, laissant derrière lui des paysages lunaires parsemés d’excavations béantes, sans qu’aucune sanction ne semble freiner cette dynamique de terre brûlée.

Le poison dans l’assiette et dans l’eau

Plus grave encore que la dégradation des sols, l’utilisation massive de produits chimiques hautement toxiques comme le cyanure et le mercure qui provoque un désastre sanitaire silencieux. Selon Ndoé, ces substances, utilisées pour séparer l’or de la roche (amalgame), s’infiltrent dans les sols et finissent leur course dans les rivières lors des pluies.

Les conséquences sur la biodiversité et la santé publique sont alarmantes. L’on note une disparition de plusieurs espèces de poissons, déformations physiques et présence de pus dans les chairs des spécimens pêchés ; explosion des cas de diarrhées chroniques, les populations n’ayant pour seule source d’eau que ces rivières polluées ; une recrudescence suspecte de fausses couches et de grossesses n’arrivant pas à maturité est signalée dans la zone.

Si des ONG comme l’UNICEF installent des forages, ces infrastructures restent largement insuffisantes pour les plus de 30 000 habitants de Betare Oya, laissant la majorité de la population exposée au poison chimique.

Le piège de l’or rapide pour la jeunesse

Pourquoi un tel acharnement malgré les risques ? La réponse réside dans la précarité économique. Dans une région où l’emploi formel est quasi inexistant, l’or représente le mirage d’un gain rapide. Un jeune artisan minier peut gagner 100 000 FCFA en quelques heures de chance, une somme que beaucoup travaillant dans des bureaux, ne touchent pas en un mois de travail acharné. Cette soif de survie rend les interventions des forces de l’ordre inefficaces. Selon Ndoé, à peine la gendarmerie a-t-elle quitté un site que les artisans réoccupent les trous, au péril de leur vie.

Une justice à deux vitesses ?

Le sentiment d’injustice est profond parmi les riverains. Ndoé Narma souligne un déséquilibre flagrant dans la protection des droits alors que les exploitants miniers semblent bénéficier d’une réactivité immédiate de la gendarmerie lorsqu’ils portent plainte contre des villageois, les plaintes des populations locales pour destruction de leurs terres ou pollution restent sans suite.

Aujourd’hui, c’est toute la région de l’Est, de Betare Oya à la Kadeï, qui est menacée par cette généralisation des produits chimiques, désormais adoptés par certains artisans locaux pour maximiser leurs rendements. Sans une action étatique forte, coordonnée et surtout intègre, le bassin minier de l’Est risque de devenir une zone sinistrée où l’or aura définitivement remplacé la vie.

Les terres de l’Adamaoua occupée à 207 % : Le cri de détresse de la société civile face au chaos foncier

L’Adamaoua, château d’eau du Cameroun et terre d’élevage par excellence, étouffe. Entre les permis miniers qui recouvrent les trois quarts de la région, l’avancée du désert et des titres fonciers étatiques démesurés, l’espace vital des populations se réduit comme peau de chagrin. Pierre Hervé Madougou Yagong, coordonnateur de l’OSC Terre et Développement Durable, dresse un inventaire alarmant de ce qu’il qualifie de crimes environnementaux.

Le chiffre est frappant. Le taux d’occupation des terres dans l’Adamaoua atteindrait 207 %. Cette aberration statistique traduit une réalité physique dramatique qui est la superposition des droits sur un même espace. « Le cadastre au Cameroun n’est pas harmonisé. Chaque secteur a le sien, ce qui entraîne des juxtapositions d’emprises. Les terres sont occupées deux fois sur le papier », explique Pierre Hervé Madougou Yagong.

Aujourd’hui, 75 % de la superficie de la région est sous emprise de sites miniers. Sans planification, la région se transforme en un véritable gruyère où les trous d’exploration empêchent toute autre activité future, qu’elle soit agricole ou pastorale.

L’Adamaoua, nouveau poumon forestier au prix du désert

Un transfert d’activité inattendu inquiète les experts. Depuis 2022, l’Adamaoua met sur le marché plus de bois que les zones forestières traditionnelles du pays. Cette exploitation intensive dans une zone de savane accélère l’avancée du désert, détruisant les équilibres écologiques déjà précaires.

Aux infrastructures s’ajoutent les grands projets, comme l’agrandissement de l’aéroport de Ngaoundéré ou les barrages hydroélectriques, qui, en l’absence de plans de gestion sociale rigoureux, se transforment en sources de préjudices pour les riverains.

Santé et conflits : Le prix humain de la pollution

Les dégâts ne sont pas seulement cartographiques, ils sont humains. Pierre Hervé Madougou inventorie une hausse inquiétante de pathologies graves liées aux pollutions minières notamment une augmentation des cas de maladies cancérigènes, de la stérilité et des fausses couches ; la perturbation de l’ordre des chefferies traditionnelles et multiplication des conflits d’usage.

En 1999, la région comptait 10 millions de têtes de bœufs. Or, pour nourrir un tel cheptel avec le système actuel, Pierre Hervé martèle qu’il faudrait 20 millions d’hectares, alors que la région n’en compte que 6,3 millions. Résultat, les éleveurs migrent vers le Centre et le Sud, faute d’espace.

Un plaidoyer pour une réforme foncière profonde

Face à ce goulot d’étranglement, la Société Civile Terre et Développement Durable porte des revendications précises auprès de l’État notamment de fusionner les données des différents ministères pour mettre fin aux superpositions de titres ; plus de 509 000 hectares de terres agricoles, notamment à Dir et Tibati, sont gelés par des titres fonciers du MINDCAF (Ministère du Domaine, du Cadastre et des Affaires Foncières) ; définir clairement des zones pour la mine, l’agriculture et le pâturage afin d’éviter les conflits intercommunautaires.

Si l’État a donné quelques signes positifs comme l’extension théorique de la bande de terres de suivi pour les populations riveraines des agro-industries de 3 à 10 km rien n’est encore formalisé.

La sensibilisation comme dernier rempart

En attendant une réaction des autorités, l’OSC mise sur la médiation. L’objectif est d’empêcher que les conflits d’usage ne se transforment en guerres tribales. « Si le bœuf détruit un champ ou si l’apiculteur brûle un pâturage, ce n’est pas par haine, c’est parce qu’il n’y a plus d’espace », martèle le coordonnateur. L’enjeu est désormais de réapprendre à vivre ensemble sur une terre qui, physiquement, ne semble plus pouvoir contenir toutes les ambitions industrielles et agricoles du pays.

Albert BOMBA

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