Glaucome : Ce voleur silencieux de la vue qui menace 1,5 million de Camerounais

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La cécité irréversible progresse dans l’ombre au Cameroun. À l’occasion de la mobilisation nationale contre les maladies oculaires, le Pr André Omgba Eballè, ophtalmologue et Secrétaire permanent du Comité national de lutte contre la cécité, tire la sonnette d’alarme. Entre ignorance des risques et coût élevé des traitements, le défi est immense pour une pathologie qui ne prévient pas.

Le glaucome se distingue par un aspect clinique : il est asymptomatique. Contrairement à d’autres affections, l’œil ne rougit pas, ne fait pas mal et ne larmoie pas. Pourtant, la vision décline progressivement, partant de la périphérie pour finir par atteindre le centre. « C’est la première cause de cécité irréversible dans le monde, en Afrique et au Cameroun. Quand vous tombez aveugle du fait du glaucome, vous ne récupérez plus », prévient le Pr Omgba Eballè.

Au Cameroun, la prévalence est estimée entre 2 % et 4 %, touchant environ 1,5 million de personnes. Le chiffre le plus inquiétant reste celui de l’ignorance. 50 % des malades ne savent pas qu’ils sont atteints. Souvent lié à une hypertonie oculaire (une tension intraoculaire supérieure à 21 mm Hg), le glaucome détruit le nerf optique de façon chronique.

Un terrain camerounais particulièrement vulnérable

Les études locales révèlent une réalité préoccupante. Sur le sujet noir africain, et camerounais en particulier, la maladie est plus précoce (dès 35-40 ans), plus sévère et plus difficile à traiter. Un malade sur trois n’arrive en consultation qu’à un stade de cécité totale.

Le coût du traitement constitue un autre obstacle majeur. Bien que les médicaments soient disponibles, leur prix reste élevé par rapport au niveau de vie moyen, rendant l’observance thérapeutique, le fait de suivre son traitement à vie sans interruption particulièrement complexe.

Dépistage et facteurs de risque : Les points de vigilance

Le Pr Omgba Eballè insiste sur l’importance de connaître les facteurs de risque pour anticiper le diagnostic. L’on note que 30 % des cas sont génétiques. Un diagnostic chez un parent doit impérativement déclencher une consultation familiale ; un dépistage systématique est recommandé dès 40 ans lors de consultations de routine ; un coup à l’œil peut engendrer un glaucome post-traumatique des années plus tard ; l’usage prolongé de corticoïdes peut provoquer un glaucome cortisonique ; les personnes très myopes doivent faire l’objet d’un suivi accru.

Vers un nouveau plan stratégique 2025-2030

Face à ces enjeux, le ministère de la Santé publique a fait des soins oculaires primaires son nouveau cheval de bataille. Un plan stratégique national pour la période 2025-2030 est actuellement en cours d’élaboration et devrait être validé en octobre 2026. Ce plan prévoit notamment de renforcer le dépistage des vices de réfraction en milieu scolaire. « Un enfant sur six environ dans une classe de 60 présente un problème de vue qui peut mener à l’échec scolaire. Une simple paire de lunettes peut transformer son rendement », souligne le Secrétaire permanent.

La prévention passe par un geste simple. Le test de la tension oculaire, réalisé à l’aide d’un tonomètre à air pulsé, est indolore et dure moins d’une minute dans les centres spécialisés.

Le Pr Omgba Eballè rappelle enfin une vérité médicale essentielle : si la cataracte peut être opérée pour restaurer la vue, l’œil, lui, ne se transplante pas. Une fois le nerf optique éteint par le glaucome, aucune technologie actuelle ne permet de retrouver la lumière. La vigilance reste donc la seule véritable protection.

Albert BOMBA

 

Interview : « On estime à 1,5 million de personnes au Cameroun qui souffrent du glaucome », Pr André Omgba Eballè, ophtalmologue et secrétaire permanent du Comité national de lutte contre la cécité.

 

Quelle est la situation du glaucome au Cameroun ou alors les maladies oculaires tout court ? 

Nous allons parler du glaucome parce que c’est cette pathologie qui est à la une. Cette maladie est la première cause de cécité irréversible dans le monde. Ça veut dire que quand vous tombez aveugle, vous ne récupérez plus. Donc c’est la première cause de cécité irréversible dans le monde, en Afrique et au Cameroun. Sa prévalence au Cameroun est de 2 à 4%. Cette maladie est plus fréquente sur les sujets âgés de 40 ans et plus. Donc on estime à 1,5 million de personnes au Cameroun qui souffrent du glaucome. Dans les statistiques, 50% de ces malades s’ignorent.

Alors, 50% de ces maladies s’ignorent parce que la sensibilisation n’est pas au top. Et maintenant, quand on mélange à ça la cataracte qui est la plus courante.

Ce n’est pas parce que la sensibilisation n’est pas faite. Non, mais c’est parce que le glaucome a une particularité, c’est que les signes d’appel du glaucome sont variables, voire même pas. Le glaucome dans l’œil ne fait pas mal, l’œil n’est pas rouge, l’œil ne larmoie pas. Mais sauf que vous perdez la vue petit à petit du côté jusqu’à la vision centrale. C’est ça la particularité.

Le glaucome ici est lié à une augmentation anormale de la tension oculaire qu’on appelle encore hypertonie oculaire. Et c’est cette augmentation anormale de la tension intraoculaire qui altère progressivement et de façon chronique et de façon irréversible vos teneurs optiques.

Donc, en ce qui concerne la cataracte, c’est la première cause de cécité dans le monde. Mais la cataracte est réversible, alors que le glaucome n’est pas réversible. Ce qui est satisfaisant, c’est qu’aujourd’hui, les camerounais commencent à connaître et à comprendre le glaucome. De plus en plus, nous sensibilisons. Ça veut dire que les soins oculaires primaires aujourd’hui sont devenus le leitmotiv du ministre de la Santé publique. Il voudrait que chaque fois que nous parlons de cécité, que nous parlons de soins oculaires primaires. Ce que nous faisons aujourd’hui à cet instant, ce sont les soins oculaires primaires, c’est-à-dire la sensibilisation des populations au dépistage précoce du glaucome, ce qui les permettra effectivement d’être pris en charge de façon précoce.

Parce qu’on s’est rendu compte dans des études camerounaises que un malade sur trois arrive à des stades tardifs de la maladie, soit à des stades de cécité, et que, par ailleurs, sur le sujet noir africain et camerounais, le glaucome arrive d’où les précoces, c’est-à-dire vers l’âge de 35-40 ans, il est sévère, il est difficile à traiter, et l’observance thérapeutique est difficile parce que les médicaments coûtent cher par rapport au niveau de vie de la population générale.

Est-ce que le glaucome est héréditaire ? 

Il y a une partie du glaucome héréditaire. 30% des cas de glaucome sont héréditaires. Nous connaissons des familles, des parents jusqu’aux enfants, qui sont tous glaucomateux. Ce qui fait que l’un des éléments des soins oculaires primaires, lorsque nous posons le diagnostic de glaucome chez un parent, nous demandons à faire une consultation familiale parce que le glaucome à 30%, a un caractère héréditaire.

Alors, est-ce qu’on peut prévenir le glaucome ? 

Prévenir le glaucome, c’est trop dire, mais dépister tôt, c’est ce qui est véritablement possible. On peut prévenir certaines causes du glaucome, comme les traumatismes oculaires, un coup de poule à l’œil, le fouet qui a frappé un enfant à l’œil à la maison ou à l’école. Ça se prévient parce que le traumatisme oculaire entraîne une forme de glaucome, appelé glaucome post-traumatique.

Également, il y a des gens qui prennent des médicaments au long cours, comme les corticoïdes. Egalement, s ‘ils sont appelés à prendre ces médicaments parce qu’une prescription est faite pour ça, en ce moment, ils devraient savoir et être informés que les corticoïdes augmentent la pression intraoculaire et sont un très grand facteur de risque de glaucome appelé glaucome cortisonique.

Qu’est-ce qu’il faut faire ? 

Ce qu’il faut faire, c’est qu’il faudrait que ceux qui prennent ce type de médicaments soient vus fréquemment par l’ophtalmologiste qui dépiste tout l’augmentation, et qu’on puisse revoir son traitement. Soit des médicaments à une dose qui est revue à la baisse, soit l’arrêt progressif, et soit continué son traitement par autre chose. Il y a également les sujets myopes forts qui sont à risque de glaucome. Il devrait également, de temps à autre, faire des consultations d’ophtalmologie pour se faire dépister le glaucome.

Néanmoins, toute la population âgée de 40 ans et plus, surtout la population camerounaise, nous sommes appelés à se faire dépister le glaucome lors des consultations de routine de l’âge de 40 ans. Et je pense même que ces consultations de routine devraient être fréquentes. Mais pour ceux qui ont déjà le glaucome, ils devraient savoir que c’est pas parce qu’ils voient qu’ils n’ont pas le glaucome ou qu’ils doivent s’amuser avec le traitement, ils doivent être assidus au traitement, assidus au rendez-vous de contrôle, parce que le médecin et son malade glaucomateux forment un couple fonctionnel à vie.

Les traitements sont disponibles, les médicaments, certes vrai, ça coûte cher, c’est disponible. Le laser, oui, il traite, mais ses résultats restent encore mitigés. La chirurgie, c’est également un type de traitement. C’est pour ça que la journée mondiale du glaucome est effectivement dédiée à la sensibilisation de ceux qui ne sont pas encore glaucomateux ou qui ne le sont pas, mais également à ceux qui sont glaucomateux, pour un meilleur suivi des prescriptions ou alors pour un suivi à vie de leur traitement en cours.

On a parlé du rein qui est un organe essentiel du corps. Quand on perd le rein, aujourd’hui au Cameroun, on peut le transplanter. Est-ce que, quand on perd un œil, on peut le transplanter aussi ? 

L’œil ne s’achète pas. On ne transplante pas l’œil. On n’a pas encore trouvé un moyen de faire ce type de chirurgie ou de faire ce type de microchirurgie. Donc, quand vous perdez l’œil, vous l’avez totalement perdu.

Mais parfois, on voit les yeux, on dit que c’est des yeux d’animaux qu’on remplace

Ce sont des prothèses. Ça ne voit pas. Et c’est pour ça que nous sommes là comme secrétaire permanent du programme national de lutte contre la cécité parce que la cécité liée au glaucome est irréversible. Tandis que la cécité liée à la cataracte est réversible. Donc, nous sommes là pour contrôler toutes ces maladies cécitante et redonner de l’espoir à toute la population camerounaise dans le cadre des soins oculaires. Le dépistage du glaucome ou de l’hypertonie oculaire, facteur de risque du glaucome dans tous les centres de soins oculaires, qu’ils soient privés ou publics, l’hypertonie oculaire se passe en 30 secondes. Donc, on vous passe à une machine, on prend vos tensions oculaires, on vous donne les chiffres. Si la tension oculaire est élevée, c’est-à-dire supérieure à 21 millimètres de mercure, on vous donne rendez-vous pour une consultation approfondie, parce que c’est déjà là le premier départ de votre glaucome.

Pr Omgba, on rencontre quand même dans des établissements aujourd’hui, sur peut-être 50 élèves, on va avoir une trentaine ou une vingtaine qui portent des lunettes. Alors, ces sensibilisations, comment peut-on faire pour porter de moins en moins les lunettes à l’école ?

Nous sommes même dans le cadre aujourd’hui de comment faire pour dépister le glaucome au maximum l’indice de réfraction en milieu scolaire. Le programme national de lutte contre la cécité est même dans l’optique de dépister de plus en plus, les vices de réfraction non corrigées en milieu scolaire, parce que nombreux enfants qui présentent des échecs scolaires, pas parce qu’ils sont plus intelligents, pas parce que l’enseignant ne donne pas assez bien le coup, mais parce qu’on a observé une chose que certains ne vont pas bien. Lorsque nous faisons des campagnes de dépistage des vices de réfraction en milieu scolaire, on se rend bien compte que dans une classe de 60, on se retrouve avec peut-être une dizaine d’enfants qui posent un problème de vue. Et lorsqu’on corrige leur problème de vue avec les lunettes, ces enfants donnent un meilleur rendement. Donc, ça entre dans le nouveau plan stratégique national des soins oculaires 2025-2030 que nous sommes en train de rédiger ou d’élaborer actuellement, et qui va être validé certainement au mois d’octobre 2026 à la journée mondiale de la vue.

Quel est le message que vous pouvez prodiguer aux populations ?

Venez-vous faire dépister ou allez-vous faire dépister le glaucome dans les centres de soins oculaire, qu’ils soient publics ou privés, et cela va se passer de façon gratuite. Le dépistage du glaucome, ça se fait en une minute maximum, ça veut dire qu’on ne vous prend pas assez de temps, on vous passe au tonomètre à air pulsé, c’est-à-dire que l’appareil qui prend votre tension oculaire et en un clic de façon automatique, la tension est prise, on vous donne les chiffres. Si la tension est supérieure à 21 millimètres de mercure, on vous donnera rendez-vous pour des constatations approfondies afin de voir à quel niveau ou à quel stade se trouve votre glaucome.

Propos retranscrit par Albert BOMBA

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