Résistance aux antimicrobiens : L’Afrique subsaharienne face à une urgence sanitaire et économique silencieuse

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Alors que la résistance aux antibiotiques cause déjà plus d’un million de décès directs par an dans le monde, l’Afrique subsaharienne paye le plus lourd tribut. Pour le Dr Jaurès Cédric Yapi, médecin microbiologiste et enseignant-chercheur en Côte d’Ivoire, le continent doit d’urgence renforcer ses laboratoires, pérenniser ses réseaux de surveillance et adopter une approche transversale « Une seule santé ».

Ce n’est plus une menace lointaine ni un simple concept théorique, mais une réalité quotidienne dans les hôpitaux africains. La résistance aux antimicrobiens (RAM) — ce phénomène par lequel les bactéries et virus deviennent insensibles aux traitements habituels — entraîne désormais des taux de mortalité comparables à ceux du VIH-Sida ou du paludisme. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le continent affiche les ratios de décès imputables à la RAM les plus élevés de la planète.

Des coûts financiers et sanitaires exorbitants

Dans les structures de soins, l’absence de diagnostic précoce transforme des infections autrefois banales en impasses thérapeutiques. « Lorsqu’un malade est hospitalisé pour une infection et que nous rencontrons des difficultés à la traiter, cela entraîne nécessairement une augmentation des coûts de soins, de la durée d’hospitalisation et l’usage de molécules beaucoup plus coûteuses », explique le Dr Jaurès Cédric Yapi, en service à l’Institut Pasteur de Côte d’Ivoire et au CHU de Yopougon.

Mais l’impact de la RAM dépasse largement le cadre hospitalier. L’utilisation massive d’antibiotiques dans l’élevage comme promoteurs de croissance ou en prophylaxie contamine les aliments et les ressources en eau, menaçant la productivité agricole et la sécurité alimentaire. Face à cette interconnexion, la riposte impose une approche « Une seule santé » (One Health), fédérant la santé humaine, animale et environnementale.

Le diagnostic et l’antibiogramme, maillons essentiels

Pour enrayer la progression de cette crise, le renforcement des capacités de laboratoire reste une priorité absolue. L’antibiogramme, test diagnostique permettant d’identifier l’agent pathogène et de déterminer précisément in vitro l’antibiotique efficace, manque encore de décentralisation. Sans cette preuve biologique, les cliniciens sont contraints de prescrire des traitements à l’aveugle, favorisant sans le vouloir l’émergence de nouvelles résistances.

S’il salue le début de prise de conscience institutionnelle — à l’image des plateformes coordonnées par la Primature en Côte d’Ivoire ou des directives d’Africa CDC —, le Dr Yapi pointe l’écart persistant entre les plans nationaux et la réalité du terrain. L’automédication, le recours aux faux médicaments et le manque de régulation accentuent la vulnérabilité des populations.

Trois priorités pour les cinq prochaines années

Pour faire face à cet enjeu majeur de santé publique, le microbiologiste identifie trois leviers d’action indispensables : pérenniser le financement des réseaux de surveillance et des centres nationaux de référence en sortant de la dépendance aux projets ponctuels des bailleurs de fonds ; investir dans l’accréditation des laboratoires pour garantir la fiabilité des données épidémiologiques collectées ; réformer la formation initiale des professionnels de santé (médecins, pharmaciens, vétérinaires) sur le bon usage des anti-infectieux, tout en sensibilisant le grand public au fait que les antibiotiques ne doivent jamais être consommés sans prescription médicale.

Françoise ESSONO