Pharmacie au Cameroun : Le cri d’alarme de Ngaoundéré face au péril des médicaments de la rue

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Réunis en Assemblée Générale les 24 et 25 avril derniers dans la capitale de l’Adamaoua, les membres de l’Ordre National des Pharmaciens du Cameroun (ONPC) ont dressé un diagnostic sévère de leur secteur. Entre concurrence déloyale, dérives déontologiques et impuissance des pouvoirs publics, la profession vacille alors que la santé publique est directement menacée.

L’ambiance n’était pas aux réjouissances lors de la 25ème Assemblée Générale de l’ONPC à Ngaoundéré. Durant deux jours, plus de 200 professionnels de la santé ont scruté les maux qui minent leur corporation. Le constat est sans appel : la pharmacie camerounaise est gangrenée. En cause, un cocktail explosif mêlant prolifération de médicaments illicites, non-respect de l’éthique et une régulation étatique jugée défaillante.

Une profession assiégée par l’informel

Le fléau des médicaments de la rue a cristallisé l’essentiel des débats. Ces produits, souvent frelatés, périmés ou stockés au mépris des règles thermiques, s’écoulent désormais au vu et au su de tous.

Le Dr Boubakary Boulé, représentant de l’Ordre dans l’Adamaoua, ne cache pas son exaspération : « Les médicaments de la rue sont vendus parfois juste à côté de nos officines. Ils viennent nous titiller » a-t-il affirmé. Une situation d’autant plus critique dans les zones reculées de la région, comme Tibati ou Tignère, où l’absence totale de pharmacies légales laisse le champ libre aux circuits informels.

Cette concurrence déloyale asphyxie les structures régulières. Selon le Dr Boulé, les officines perdraient environ 40 % de leurs recettes au profit du marché noir. À l’échelle nationale, ce sont des milliards de FCFA qui échappent au circuit formel, privant les pharmaciens de la capacité de renouveler leurs stocks, alors même que la pression fiscale, elle, ne faiblit pas.

Trahison déontologique et responsabilité de l’État

Plus grave encore, le mal viendrait aussi de l’intérieur. Le Dr Ngah Edward Ndze, vice-président de l’ONPC, a pointé du doigt la responsabilité de certains confrères, notamment les plus jeunes, qui louent leurs diplômes à des importateurs clandestins pour couvrir des activités illicites. « Chaque pharmacien doit exercer en respectant la déontologie », a-t-il rappelé avec fermeté.

Face à cette dérive, l’Ordre interpelle directement le gouvernement. Les professionnels regrettent que la rigueur administrative ne s’abatte que sur les pharmacies ayant pignon sur rue, laissant les vendeurs à la sauvette opérer sans inquiétude. L’appel à une intensification de la lutte contre les faux médicaments se veut un cri de survie pour une profession qui se sent abandonnée par son régulateur.

Un enjeu de santé publique majeur

Au-delà de l’aspect économique, c’est une véritable tragédie sanitaire qui se joue. Les pharmaciens établissent un lien direct entre la consommation de ces produits douteux et l’explosion des pathologies graves au Cameroun. « Aujourd’hui, de nombreuses personnes souffrent d’insuffisances rénales. Les services de dialyse sur l’ensemble du pays sont bondés, car l’un des facteurs de cette maladie est la consommation des médicaments de la rue », prévient le docteur Ngah Edward Ndze.

Outre les atteintes rénales, ces circuits favorisent l’antibiorésistance et les intoxications chroniques, transformant l’automédication en une roulette russe pour les populations.

Meditect : L’espoir par le numérique

Au milieu de ce tableau sombre, une lueur d’espoir est apparue sous les traits de la technologie. L’assemblée a été l’occasion de présenter Meditect, une plateforme numérique innovante destinée à révolutionner la gestion des officines. Utilisable via une application web ou mobile, cet outil permet un suivi rigoureux des stocks en temps réel, une alerte automatique sur les dates de péremption imminente, une aide à la décision pour les nouvelles commandes et une traçabilité accrue pour le suivi des patients.

Bien que certains, comme le Dr Boulé, soient encore en phase de test, les premiers retours sont enthousiastes. Dans un secteur en quête de transparence et de modernisation, le numérique pourrait bien être le remède pour restaurer la confiance et l’efficacité de la chaîne du médicament au Cameroun.

Françoise ESSONO

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