Énergie & Géopolitique : Les coulisses du grand retour de la raffinerie de Ras Lanuf sous pavillon libyen

0
42

Le 11 mai 2026 restera comme une date historique pour l’industrie pétrolière libyenne. En signant un accord transactionnel définitif avec le groupe émirati Trasta Energy, la National Oil Corporation (NOC) met fin à quinze ans d’un feuilleton juridico-financier titanesque. Récit d’une reconquête stratégique à coups de milliards de dollars et d’arbitrages internationaux.

C’est un épilogue au parfum de souveraineté retrouvée pour Tripoli. En paraphant l’accord final qui officialise le retrait total de l’investisseur émirati Trasta Energy, le président de la National Oil Corporation (NOC), Masoud Suleman, n’a pas caché sa solennité : « Cet accord est l’un des développements les plus importants pour le secteur pétrolier libyen depuis 2011 » a-t-il affirmé.

Derrière les poignées de main officielles se cache la fin de l’un des contentieux les plus complexes et les plus lourds de l’histoire énergétique de l’Afrique du Nord. En récupérant les 50 % de parts que possédait Trasta au sein de leur coentreprise LERCO (Libyan Emirates Oil Refining Company), l’État libyen reprend le contrôle exclusif du joyau de sa côte nord-est : le complexe pétrolier de Ras Lanuf. Une victoire arrachée de haute lutte après une décennie de guerre des nerfs devant les tribunaux parisiens.

Chronologie d’un partenariat brisé par la révolution

Pour comprendre l’ampleur du dossier, il faut remonter au temps de la Jamahiriya de Mouammar Kadhafi. En Juillet 2008, la NOC s’associe à Trasta Energy (filiale du conglomérat de Dubaï Al Ghurair Investment Group) pour fonder LERCO. L’ambition est immense : moderniser et exploiter la méga-raffinerie de Ras Lanuf. À l’époque, Gulf News évoquait un plan d’investissement de 2 milliards de dollars (USD).

En mars 2009, LERCO prend officiellement les commandes du site. Trasta injecte 175 millions USD de capitaux propres. En parallèle, un contrat de fourniture à long terme (le Feedstock Supply Agreement) est scellé. Dans ce contrat, la NOC s’engage à livrer du brut à sa coentreprise pendant 25 ans, à un prix fixe préférentiel.

Ce fragile équilibre contractuel ne résistera pas aux secousses de l’Histoire. En février 2011, la révolution libyenne éclate, plongeant le pays dans le chaos et la guerre civile. À la chute du régime d’octobre 2011, la nouvelle direction de la NOC commence à regarder de très près les termes de cet accord, jugés excessivement favorables aux Émiratis.

La reprise partielle de la production fin août 2012, dans un contexte sécuritaire hautement volatil, ne calmera pas le jeu. En avril 2013, la crise s’invite à l’intérieur de l’usine. Les employés manifestent devant le siège de la NOC pour dénoncer les conditions injustifiées accordées à l’opérateur de Dubaï. Sous la pression de sa base, la NOC suspend ses livraisons de brut en août 2013. LERCO déclare la force majeure et stoppe totalement les machines. Le dialogue est rompu.

Le bras de fer judiciaire : Le grand chelem de la NOC à Paris

Fin 2013, le conflit quitte le sable du golfe de Syrte pour les salons feutrés de la Chambre de commerce internationale (CCI) à Paris. Sûrs de leur fait, Trasta Energy et LERCO lancent deux procédures d’arbitrage distinctes contre la NOC, réclamant respectivement plus de 100 millions et 812 millions USD de dédommagement pour rupture de contrat.

La contre-offensive juridique de la Libye va s’avérer redoutable, débouchant sur une série de victoires nettes :

La sentence de février 2022 est le véritable coup de grâce pour Trasta. Non seulement le groupe est condamné à payer les 115 millions USD d’arriérés de factures (une créance qui dépassait les 132 millions USD avec les intérêts), mais le tribunal arbitral l’oblige à céder l’intégralité de ses parts dans la raffinerie à la NOC. Le verdict final de la Cour d’appel de Paris en mai 2023 viendra clouer définitivement le cercueil des ambitions émiraties sur ce site.

Enjeux géopolitiques et ambitions industrielles

Si la signature de cet accord le 11 mai 2026 soulage les finances libyennes, une issue défavorable aurait pu coûter jusqu’à 10 milliards de dollars à l’État selon le Libyan Observer, elle revêt également une importance géopolitique cruciale.

Ras Lanuf est implantée au cœur du croissant pétrolier, une zone stratégique de la côte libyenne historiquement sous l’influence des forces du maréchal Khalifa Haftar, basé à l’Est. Pour les autorités de Tripoli, voir un groupe privé basé à Dubaï cogérer cette infrastructure présentait un risque de sécurité nationale majeur, compte tenu du soutien politique et militaire de longue date des Émirats arabes unis à l’homme fort de Benghazi.

Désormais seule maîtresse à bord, la NOC regarde vers l’avenir. Remettre la raffinerie en service d’ici mai 2027. Une enveloppe de 60 millions USD a d’ores et déjà été allouée pour mener à bien les travaux de maintenance nécessaires après des années de paralysie.

À terme, la relance de la capacité nominale de Ras Lanuf (220 000 barils par jour) s’intègre dans le grand plan de transformation de la NOC. La compagnie publique ambitionne de faire passer la capacité de raffinage globale de la Libye de 380 000 à 660 000 barils par jour, soit une hausse massive de près de 75 %. Une stratégie indispensable pour que le pays cesse enfin d’importer ses propres carburants et valorise, sur son sol, son or noir.

Jean NDI

Leave a reply