Sénégal : Quand la canicule se transforme en crise de santé maternelle

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À Matam, au nord-est du pays, la saison chaude n’est plus une simple donnée saisonnière, mais une épreuve physiologique et sociale. Une étude d’envergure révèle comment les températures extrêmes brisent le sommeil, menacent l’allaitement et épuisent la santé mentale des mères.

​D’avril à juillet, la ville de Matam suffoque. Ici, le thermomètre ne connaît plus de répit : 40 °C le jour, plus de 30 °C la nuit. Pour le corps humain, le seuil de récupération est franchi. Mais dans cette région aride, l’impact du changement climatique n’est pas neutre. Ce sont les femmes enceintes et les mères qui, en première ligne, portent le poids de cette surchauffe planétaire.

​Le véritable danger ne vient pas seulement des pics diurnes, mais de l’absence de fraîcheur nocturne. Sans baisse de température sous la barre des 30 °C, l’organisme ne récupère plus. Dans les maisons souvent construites en tôle, transformées en véritables étuves, la vie devient impossible.

​Pour les mères, la nuit devient une seconde journée de travail. « Ce qui pose problème, ce n’est pas une nuit difficile, mais la répétition sur des semaines entières de nuits trop chaudes. Les corps ne récupèrent plus, et les mères s’épuisent à soulager leurs enfants », explique Jean-Marc Goudet, sociologue et médecin au CEPED. Ce sont elles qui humidifient les vêtements, ventilent manuellement les nourrissons et déplacent les lits à ciel ouvert. Une charge mentale et physique qui engendre un épuisement chronique, ouvrant la porte à l’anxiété et à la dépression.

L’allaitement : Une priorité de santé face aux préjugés

​Au Sénégal, l’allaitement maternel exclusif pendant les six premiers mois est un pilier de la santé infantile. Pourtant, à Matam, les taux s’effondrent dû à une chaleur extrême qui crée un climat de doute.

​Face à un nourrisson agité et transpirant, beaucoup de familles craignent que le lait maternel ne suffise pas. « Le lait maternel contient déjà environ 90 % d’eau et suffit largement aux besoins du nourrisson pendant les six premiers mois. Et quand l’allaitement n’est pas exclusif, les enfants sont beaucoup plus exposés aux diarrhées, aux infections et à la malnutrition », rappelle pourtant la sage-femme Khady Ly. Introduire de l’eau non potable dans l’alimentation des bébés pour les rafraîchir déclenche un engrenage dangereux.

​Un cercle vicieux de tensions sociales

​Le projet SPRINT, qui mobilise médecins et sociologues, souligne que la chaleur agit comme un catalyseur de conflits. La baisse des rendements agricoles (jusqu’à -50 %) fragilise le budget familial, générant des disputes dont les femmes sont souvent les premières victimes. Dans les centres de santé, la chaleur épuise aussi les soignants. Les horaires sont réduits, les files d’attente s’allongent sous le soleil, et l’irritabilité gagne les patientes. Le manque de sommeil et l’irritabilité des enfants modifient le lien mère-enfant, rendant le quotidien de plus en plus difficile à gérer sans relais. « L’objectif du transfert de connaissances est que nos résultats soient utiles et utilisés, à la fois par les décideurs, les professionnels de santé et les populations concernées. Il s’agit d’accompagner des décisions éclairées sur les liens entre changement climatique, santé maternelle et santé infantile », explique Fatimata Sow, coordinatrice de recherche du projet.

​Passer de la recherche à la survie

​L’enjeu n’est plus seulement de documenter, mais d’agir. Le projet SPRINT transforme aujourd’hui ses données en leviers concrets. Vidéos pédagogiques, notes de synthèse pour les décideurs et mobilisation des grands-mères (piliers de la transmission des normes) sont déployées pour adapter les messages de santé publique.

​Alors que les régions tropicales s’apprêtent à vivre des étés de plus en plus longs, l’exemple de Matam rappelle une urgence : l’adaptation au climat doit impérativement intégrer la santé reproductive et la protection des mères, sans quoi les inégalités de genre ne feront que se creuser sous le soleil de plomb.

Jean NDI

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