Transition énergétique : L’Afrique du Sud contrainte de prolonger l’exploitation de ses centrales à charbon

Retards des projets gaziers, dépendance énergétique et impératifs de sécurité d’approvisionnement poussent Pretoria à revoir son calendrier de sortie du charbon.
L’Afrique du Sud, première économie industrialisée du continent africain, fait face à un dilemme énergétique majeur. Alors que le pays s’était engagé dans un processus de transition visant à réduire progressivement sa dépendance au charbon, les retards enregistrés dans le développement des infrastructures gazières obligent désormais les autorités à envisager une prolongation de l’exploitation de plusieurs centrales thermiques.
Cette réorientation illustre les difficultés auxquelles est confrontée Pretoria dans sa volonté de concilier sécurité énergétique, impératifs économiques et objectifs climatiques. Malgré les engagements pris en faveur d’un mix énergétique plus diversifié, le charbon demeure aujourd’hui la principale source d’électricité du pays, représentant près de 80 % de la production nationale.
Un calendrier de transition de plus en plus difficile à respecter
Dans le cadre de sa stratégie énergétique, le gouvernement sud-africain prévoyait initialement de retirer environ 8 gigawatts (GW) de capacités de production à base de charbon d’ici à 2030. Cette réduction devait être compensée par la mise en service progressive de près de 6 GW de nouvelles centrales fonctionnant au gaz naturel, considérées comme une solution intermédiaire avant une montée en puissance des énergies renouvelables.
Cependant, plusieurs obstacles compromettent aujourd’hui la réalisation de ce programme. Les projets gaziers destinés à soutenir cette transition accusent des retards importants liés à des procédures administratives complexes, des recours judiciaires et des difficultés industrielles.
Face à cette situation, Eskom, la compagnie publique d’électricité, étudie désormais la possibilité de maintenir en activité certaines centrales au charbon au-delà des échéances initialement prévues.
« Nous examinons cette option », a déclaré Bheki Nxumalo, directeur de la production d’Eskom, évoquant la possibilité de prolonger l’exploitation de plusieurs unités thermiques afin d’éviter tout risque de pénurie électrique. Selon lui, les délais de livraison des équipements nécessaires aux futures centrales à gaz, notamment les turbines fabriquées par Siemens et General Electric, atteignent désormais près de cinq années. Une situation qui réduit considérablement les marges de manœuvre des autorités énergétiques sud-africaines.
Le gaz, maillon faible de la transition énergétique
Les difficultés rencontrées dans le développement des infrastructures gazières mettent en lumière l’une des principales faiblesses de la stratégie énergétique sud-africaine : l’absence de ressources gazières nationales suffisantes.
Contrairement à certains pays producteurs d’hydrocarbures, l’Afrique du Sud dépend largement des importations pour alimenter ses futures centrales à gaz. Cette dépendance expose le pays aux fluctuations des marchés internationaux ainsi qu’aux tensions géopolitiques susceptibles de perturber les chaînes d’approvisionnement.
Pour les autorités sud-africaines, cette situation constitue un risque croissant dans un contexte mondial marqué par l’instabilité géopolitique et les perturbations des échanges énergétiques.
Silas Zimu, conseiller spécial du ministre de l’Électricité, estime que les récents conflits internationaux ont démontré la vulnérabilité des marchés gaziers mondiaux. Selon lui, les perturbations observées sur certaines routes stratégiques d’approvisionnement, notamment dans la région du détroit d’Hormuz, rappellent l’importance de conserver des capacités nationales de production électrique reposant sur le charbon.
Le projet gazier de Richards Bay enlisé dans les procédures judiciaires
Parmi les projets emblématiques confrontés à des difficultés figure celui de Richards Bay, porté par Eskom. Cette infrastructure devait jouer un rôle central dans la stratégie de diversification énergétique du pays.
Toutefois, le projet a subi un important revers en 2025 lorsque la justice sud-africaine a annulé son autorisation environnementale à la suite d’une action intentée par plusieurs organisations de défense de l’environnement.
Les tribunaux ont exigé la reprise complète du processus d’évaluation environnementale, entraînant un nouveau report du calendrier initial.
Parallèlement, le programme gouvernemental visant à attribuer 3 000 mégawatts de capacités gazières à des producteurs indépendants accumule lui aussi les retards. Selon les dernières prévisions, les entreprises retenues devraient être désignées au mois d’août, tandis que la clôture financière des projets n’interviendrait qu’un an plus tard. La mise en service effective des installations pourrait ainsi nécessiter encore plusieurs années.
Le charbon demeure un pilier de l’économie sud-africaine
Face aux incertitudes entourant les alternatives énergétiques, le gouvernement continue d’adopter une position relativement favorable au maintien de l’industrie charbonnière.
Le ministre des Ressources minérales et de l’Énergie, Gwede Mantashe, considère le charbon comme une ressource stratégique pour l’économie nationale. Au-delà de son rôle dans la production d’électricité, cette filière constitue une source importante d’emplois et de revenus pour de nombreuses régions minières.
Cette orientation se traduit notamment par la prolongation de certains contrats d’approvisionnement. La mine de Matla, qui fournit du charbon à une centrale d’Eskom, bénéficie ainsi d’un accord d’exploitation courant jusqu’en 2043, bien au-delà des précédentes prévisions de fermeture de l’installation.
Cette décision témoigne de la volonté des autorités de préserver la stabilité énergétique du pays tout en évitant des conséquences sociales importantes dans les bassins miniers.
Une trajectoire différente de celle d’autres grands pays émergents
La stratégie sud-africaine contraste avec l’évolution observée dans plusieurs grandes économies émergentes. Selon les données de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la Chine a enregistré en 2025 sa première baisse de l’utilisation du charbon dans la production électrique depuis plus d’une décennie.
L’Inde, autre grand consommateur mondial de charbon, a également amorcé une réduction progressive de sa dépendance à cette ressource grâce à l’accélération du développement des énergies renouvelables.
L’Afrique du Sud, quant à elle, demeure confrontée à des contraintes structurelles spécifiques, notamment un réseau électrique fragilisé par des années de sous-investissement, une forte dépendance au charbon et des difficultés à mobiliser rapidement les financements nécessaires à la transition énergétique.
Un équilibre difficile entre sécurité énergétique et ambitions climatiques
Alors que les délestages massifs qui ont longtemps affecté l’économie sud-africaine commencent progressivement à reculer, les autorités restent prudentes quant à la fermeture des centrales thermiques existantes.
Le pays se retrouve aujourd’hui face à un arbitrage complexe : garantir un approvisionnement électrique fiable pour soutenir la croissance économique tout en respectant ses engagements en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre.
L’avenir de la transition énergétique sud-africaine dépendra largement de la capacité du gouvernement et d’Eskom à accélérer la mise en œuvre des projets gaziers et à renforcer parallèlement le déploiement des énergies renouvelables. D’ici là, le charbon semble appelé à conserver une place prépondérante dans le paysage énergétique national, malgré les ambitions affichées de transition vers un modèle plus durable.
Jean NDI



















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