Conflit dans l’est de la RDC : Les communautés locales deviennent le dernier rempart des gorilles de Grauer

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Alors que l’insécurité persistante dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) contraint les écogardes à réduire leurs patrouilles, les communautés riveraines s’imposent progressivement comme des acteurs incontournables de la protection des gorilles de Grauer. Menacée par le braconnage, la déforestation et les conséquences de la guerre, cette espèce emblématique, classée en danger critique d’extinction par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), dépend désormais en grande partie de la vigilance des populations locales.

Sous l’ombre d’un arbre, dans le village de Bugobe, en chefferie de Kabare, au Sud-Kivu, Jean-Paul Baderhakuguma échange avec plusieurs habitants sur les défis auxquels est confronté le Parc national de Kahuzi-Biega. Président d’un comité local de conservation, il fait partie des leaders communautaires qui multiplient les actions de sensibilisation afin d’encourager les populations à protéger les gorilles de Grauer (Gorilla beringei graueri), une espèce endémique de l’est de la RDC dont la survie est aujourd’hui fortement compromise. « Nous sommes en train de mobiliser d’autres membres de la communauté pour qu’ils s’investissent dans la lutte contre le braconnage, la coupe illégale des arbres et les feux de brousse, afin de protéger les gorilles », explique-t-il.

Depuis la recrudescence des affrontements armés dans plusieurs secteurs du parc, Jean-Paul Baderhakuguma participe régulièrement aux campagnes de sensibilisation organisées dans les villages riverains. Grâce aux formations dispensées par l’administration du parc, il a acquis des connaissances sur les techniques de conservation, les mécanismes d’alerte précoce et la collecte d’informations utiles à la protection de la biodiversité.

Son message auprès des populations est clair : préserver le parc revient à préserver leur propre avenir. « Nous expliquons aux habitants que protéger le parc, c’est aussi protéger notre propre avenir. Beaucoup comprennent aujourd’hui que détruire la forêt, c’est menacer directement notre existence. Malgré la présence d’hommes armés qui limite parfois nos déplacements, nous poursuivons la sensibilisation », affirme-t-il.

Au-delà de la protection de la faune, les communautés prennent progressivement conscience des nombreux services rendus par cet écosystème. « Aujourd’hui, nous buvons l’eau qui provient de cette forêt. Si les arbres disparaissent, les sources d’eau risquent également de disparaître. C’est pourquoi nous devons protéger le parc », insiste-t-il.

Des patrouilles suspendues dans un contexte de guerre

Depuis février 2025, la dégradation de la situation sécuritaire a profondément bouleversé le fonctionnement du Parc national de Kahuzi-Biega. Les affrontements entre les Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) et les rebelles du M23 ont contraint l’administration du parc à suspendre une grande partie des patrouilles des écogardes.

Dans un communiqué publié le 19 juillet 2026, la direction du parc précise que cette suspension concerne aussi bien la zone de haute altitude, qui constitue le principal habitat des gorilles de Grauer et le cœur des activités touristiques, qu’une large partie de la zone basse, composée de vastes forêts tropicales humides. Cette situation réduit considérablement les capacités de surveillance et d’intervention sur le terrain. Pour limiter les conséquences de cette réduction des effectifs, le parc affirme renforcer sa collaboration avec les autorités publiques, les communautés locales, les peuples autochtones Wambuti ainsi que plusieurs organisations partenaires engagées dans la conservation.

Les gorilles, victimes collatérales du conflit

Pour Josué Aruna, directeur pays de Congo Basin Conservation Society (CBCS-Network) et membre de la société civile environnementale de la RDC, les gorilles de Grauer subissent directement les conséquences de l’instabilité sécuritaire. « Les gorilles ne constituent pas une cible de la guerre, mais ils se retrouvent entre les positions de l’armée régulière et celles des groupes armés. La zone la plus vulnérable est celle où se concentrent les activités touristiques, qui abrite également les gorilles de Grauer », explique-t-il.

Selon lui, l’occupation de certains secteurs du parc par des groupes armés fragilise davantage cette aire protégée, pourtant inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO. Il redoute qu’une prolongation des combats compromette plusieurs décennies d’efforts de conservation. « Si les combats se poursuivent et que cette zone n’est pas sécurisée, nous risquons de perdre une partie des gorilles concentrés dans la zone de haute altitude. Nous saluons donc l’implication des communautés locales et des peuples autochtones dans la gestion du parc pendant cette période de conflit », souligne-t-il.

Renforcer les capacités des populations locales

Pour plusieurs spécialistes de la conservation, la participation des communautés doit désormais être renforcée par une meilleure coordination avec l’administration du parc. Mapoli estime que les populations riveraines doivent bénéficier de formations adaptées, d’un accompagnement technique et d’un appui logistique afin de contribuer efficacement à la surveillance des écosystèmes. « La sécurité d’une aire protégée repose normalement sur la collaboration avec les populations riveraines. Dans le contexte actuel, cette collaboration devient encore plus importante », affirme-t-il.

Il recommande notamment la mise en place d’un cadre permanent de concertation entre le parc et les communautés, ainsi que l’identification et la formation de volontaires communautaires disposant d’équipements de base pour participer aux activités de surveillance.

Josué Aruna partage cette analyse. « Les membres des communautés connaissent parfaitement le terrain. Ils contribuent déjà au suivi de la biodiversité, mais ils ont besoin d’un accompagnement durable, de formations, d’équipements de base et d’activités génératrices de revenus. Beaucoup de familles ont été affectées par la guerre et doivent pouvoir subvenir à leurs besoins sans dépendre des ressources du parc », plaide-t-il.

Les Comités de conservation communautaire renforcent le dialogue

De son côté, l’administration du Parc national de Kahuzi-Biega poursuit le renforcement des Comités de conservation communautaire (CCC), présentés comme des cadres permanents de dialogue entre les gestionnaires du parc et les populations riveraines.

À l’occasion d’un atelier organisé du 14 au 17 juillet 2026 avec onze comités communautaires, Didier Mugalihya, chargé de la gouvernance du parc, a rappelé que ces structures jouent un rôle essentiel dans la remontée des préoccupations locales, le partage d’informations et les campagnes de sensibilisation en faveur de la biodiversité.

Selon lui, les échanges menés sous forme d’entretiens individuels et de discussions de groupe permettent de mieux prendre en compte les réalités spécifiques de chaque territoire et d’adapter les actions de conservation aux attentes des communautés.

Une biodiversité à protéger malgré la guerre

Pour les défenseurs de l’environnement, la protection du Parc national de Kahuzi-Biega dépasse désormais le seul enjeu de sauvegarde des gorilles de Grauer. Elle touche également à la préservation des ressources naturelles indispensables aux populations locales, notamment les sources d’eau, ainsi qu’au respect du patrimoine naturel mondial. « Les parties au conflit doivent comprendre que la destruction de la biodiversité, en période de guerre, peut également soulever la question de l’écocide. Les communautés ont tout intérêt à s’approprier la conservation du parc, car elles dépendent directement des services écosystémiques qu’il fournit, notamment l’eau », conclut Josué Aruna.

Alors que l’insécurité continue de limiter les interventions des écogardes, les communautés riveraines apparaissent aujourd’hui comme un maillon essentiel de la protection des gorilles de Grauer. Leur engagement, soutenu par les autorités du parc et les organisations de conservation, pourrait contribuer à préserver cette espèce emblématique en attendant une amélioration durable de la situation sécuritaire dans l’est de la RDC.

Jean Luc Atangana

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