Niger : Le retour aux solutions naturelles pour sauver les cultures de gombo

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Dans les zones maraîchères du Niger, le gombo constitue bien plus qu’une culture vivrière. À Niamey et dans plusieurs bassins de production, cette plante représente une source importante de revenus pour des milliers de producteurs. Mais la rentabilité de cette activité est fragilisée par les attaques de ravageurs, notamment celles du puceron du cotonnier (Aphis gossypii). Face aux risques sanitaires et environnementaux liés à l’usage intensif de pesticides chimiques, des producteurs expérimentent une solution issue du savoir-faire traditionnel : le Sabulin Salo, un savon noir fabriqué notamment à partir de cendres de tiges de mil.

Selon les données agricoles locales, le Niger produit chaque année plus de 40 000 tonnes de gombo, sur une superficie estimée à environ 3 000 hectares. Cette production alimente les marchés locaux et constitue une importante source de revenus pour les exploitants. En période de forte demande, notamment au mois de février, le prix d’un sac de 100 kg peut atteindre entre 20 000 et 35 000 francs CFA, soit environ 33 à 58 dollars.

Cette activité économique reste toutefois vulnérable aux attaques parasitaires. Parmi les principaux ennemis des cultures figure Aphis gossypii, un petit insecte connu localement sous différents noms, notamment « Gani » ou « Youwo » en zarma et « Darɓa » en haoussa.

Le puceron, un ennemi redoutable du gombo

Le ravageur s’installe sur les plants et se nourrit de leur sève. Les attaques peuvent provoquer la déformation des feuilles, affaiblir les végétaux et favoriser la transmission de maladies virales. Lorsque les infestations deviennent importantes, les conséquences sur les rendements peuvent être considérables. Pour protéger leurs parcelles, les maraîchers nigériens ont largement recours aux pesticides de synthèse. Plus de 80 % des producteurs utiliseraient ainsi des produits chimiques, alors que seulement 10,7 % auraient recours aux biopesticides.

Cette dépendance constitue une préoccupation pour les acteurs du secteur agricole. Parmi les produits fréquemment utilisés sur les marchés informels figure le dichlorvos, également appelé DDVP ou « Pia-Pia ». Son utilisation dans les exploitations maraîchères, parfois sans équipements de protection ni respect des doses recommandées, soulève des inquiétudes sanitaires et environnementales. « Cela fait presque 15 ans que nous suivons cette question des pesticides », explique Souleymane Ousmane, chargé d’appui-conseil sur les questions d’agroécologie et de foncier au Réseau national des chambres d’agriculture du Niger (RECA). Selon lui, le recours à certains produits dangereux persiste aussi bien dans les champs que dans les usages domestiques.

Cette situation pousse progressivement les organisations agricoles et certains producteurs à rechercher des solutions moins nocives pour les personnes et l’environnement.

Quand un savoir traditionnel rencontre la recherche scientifique

C’est dans ce contexte que le Sabulin Salo, ou savon noir traditionnel, suscite un intérêt croissant. Fabriqué artisanalement par des femmes, notamment dans la région de Tahoua, ce produit est obtenu principalement à partir de cendres issues de tiges de mil. À l’origine, ce savon était surtout utilisé dans les pratiques traditionnelles. Son utilisation pour protéger les cultures est apparue progressivement chez certains maraîchers engagés dans des pratiques agricoles plus respectueuses de l’environnement. « Utiliser du savon en agriculture n’était pas une nouveauté, mais chez nous, nous n’avions pas d’alternative industrielle », explique Souleymane Ousmane.

Des producteurs biologiques regroupés notamment au sein du GIE 3B ont ainsi commencé à expérimenter le Sabulin Salo sur leurs parcelles. Pour déterminer scientifiquement son efficacité, le RECA a collaboré avec l’Université de Niamey afin de réaliser des essais en laboratoire et sur le terrain. Les résultats obtenus ont conforté les observations des producteurs. Selon Souleymane Ousmane, le savon agit principalement par contact. Il forme une pellicule autour de l’insecte, perturbe sa respiration et limite sa mobilité. Privé de la possibilité de se déplacer et de s’alimenter normalement, le puceron finit par mourir. Les essais réalisés ont notamment fait apparaître une mortalité pouvant atteindre près de 100 % dès le premier traitement, selon les données communiquées par le RECA.

À Tondibia, des producteurs passent au naturel

À Tondibia, localité située à la périphérie de Niamey, cette solution est déjà expérimentée dans les conditions réelles d’une exploitation maraîchère. Adoum Rose Quenom, promotrice de la Jardinière de Tondibia et maraîchère depuis 2009, a choisi de bannir les intrants chimiques de sa parcelle. Diplômée en comptabilité, elle cultive notamment du gombo, des agrumes et des plantes aromatiques selon une approche entièrement naturelle. Pour lutter contre les ravageurs, elle associe le savon noir à des préparations à base de neem. Cette combinaison lui permet, selon elle, de limiter fortement les attaques d’insectes. « Avec le traitement que je fais à base de neem et de savon noir, je n’ai vraiment aucun ravageur », témoigne-t-elle.

Le neem joue principalement un rôle répulsif et perturbe le développement de certains insectes. Le savon noir intervient quant à lui directement sur les ravageurs présents sur les plantes. La productrice applique 30 grammes de Sabulin Salo dans un pulvérisateur de 16 litres d’eau, à raison d’un traitement préventif tous les dix jours.

Lorsque la pression parasitaire augmente, elle adapte le traitement en augmentant la dose et en rapprochant les applications. Cette méthode présente également, selon elle, un avantage écologique visible. La présence d’abeilles sur son exploitation constitue à ses yeux un indicateur de la préservation de l’écosystème. « Si vous venez le matin, vous allez trouver des nuées d’abeilles », explique-t-elle, estimant que l’usage excessif des produits chimiques peut perturber cette biodiversité.

Une alternative qui reste à structurer

Malgré les résultats encourageants obtenus sur certaines parcelles, la généralisation du Sabulin Salo à l’échelle nationale nécessite encore de lever plusieurs obstacles. Le premier concerne sa disponibilité. Une boule de savon noir coûte environ 1 000 francs CFA et permettrait de traiter deux à trois fois une superficie d’environ 400 mètres carrés. Selon le RECA, le coût ramené à l’hectare pourrait ainsi être comparable à celui des pesticides conventionnels.

Le problème réside davantage dans l’organisation de la production et de la distribution. Pour que les producteurs puissent disposer régulièrement du produit, il faudrait structurer sa fabrication, améliorer sa commercialisation et créer des circuits d’approvisionnement accessibles dans les principales zones maraîchères. L’autre difficulté concerne la maîtrise des techniques d’application. Contrairement aux produits systémiques qui pénètrent dans les tissus de la plante, le savon noir agit uniquement lorsqu’il entre directement en contact avec le ravageur.

La pulvérisation doit donc atteindre les zones où les pucerons se concentrent, notamment la face inférieure des feuilles. Les producteurs doivent également tenir compte des conditions météorologiques : les traitements sont idéalement réalisés en fin de journée et doivent être renouvelés après de fortes pluies.

Changer les habitudes pour réduire la dépendance aux pesticides

Au-delà de la question technique, la diffusion du Sabulin Salo passe aussi par un changement des pratiques et des perceptions. Pendant des années, de nombreux producteurs ont considéré les pesticides chimiques comme la principale, voire l’unique solution permettant de protéger efficacement leurs cultures. Le manque d’information sur les alternatives naturelles a contribué à renforcer cette dépendance. Pour Adoum Rose Quenom, la sensibilisation est donc essentielle. Elle accompagne désormais bénévolement d’autres maraîchers afin de leur montrer que des solutions naturelles peuvent être efficaces lorsqu’elles sont correctement utilisées.

La démarche s’inscrit dans un contexte plus large de transition agroécologique au Sahel. Face à la dégradation des sols, aux pressions climatiques, à la fragilité des ressources naturelles et aux risques associés à certains pesticides, la recherche d’alternatives locales devient un enjeu de santé publique, de protection de l’environnement et de souveraineté alimentaire. L’expérience nigérienne autour du Sabulin Salo montre surtout que l’innovation agricole ne passe pas nécessairement par l’introduction de solutions entièrement nouvelles. Elle peut également consister à scientifiquement valider, améliorer et diffuser des pratiques issues des savoirs locaux.

Pour le secteur du gombo, cette démarche pourrait à terme offrir aux producteurs une solution supplémentaire pour maîtriser les ravageurs tout en réduisant leur exposition aux produits chimiques. Reste désormais à organiser la production du savon noir, à renforcer la formation des maraîchers et à documenter davantage ses performances afin de permettre son passage de quelques expériences locales à une véritable alternative agroécologique à l’échelle nationale.

Jean NDI

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