Biodiversité en sursis : Quand la guerre civile au Cameroun étouffe la conservation

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Des hauts plateaux du Lebialem aux forêts denses du Sud-Ouest, le conflit armé entre forces gouvernementales et séparatistes anglophones ne fait pas que des victimes humaines. Au cœur de ce “blackout” médiatique et scientifique, les grands singes et les écosystèmes endémiques sont devenus les victimes silencieuses d’une guerre qui dure depuis 2016.

En août 2025, le monde de la conservation a retenu son souffle. Louis Nkembi, fondateur de l’ONG ERuDeF, était enlevé par des miliciens dans le Lebialem. Détenu deux semaines en pleine forêt, sa libération n’a pas effacé le traumatisme. « Je ne peux pas retourner dans cette région tant que tout n’est pas réglé », confie-t-il. Cet événement illustre le péril quotidien des scientifiques qui tentent de protéger des espèces uniques au monde, comme le gorille de la rivière Cross ou le chimpanzé du Nigeria-Cameroun.

Lebialem : Un sanctuaire mondial devenu zone de guerre

Le Lebialem est un joyau de biodiversité. On y croise des éléphants de forêt, des pangolins à ventre blanc et des léopards. Mais depuis fin 2016, ce “haut lieu” est happé par la crise anglophone, née de revendications identitaires et linguistiques. La répression des manifestations par le gouvernement central a muté en une guerre civile sanglante entre l’armée et les séparatistes de l’État autoproclamé d’Ambazonie.

Le bilan humain selon les chiffres de Human Rights Watch fait état de 6 000 morts et 600 000 déplacés internes ; 1,7 million de personnes en besoin d’assistance humanitaire.

Le blackout scientifique : Des années de données perdues

Pour les chercheurs comme Ndimuh Bertrand, Directeur de Voice of Nature, le conflit a instauré un silence radio total. Interrompues par les embuscades et les villes fantômes (confinements forcés sous peine de mort), les activités de suivi de la faune ont cessé. « Nous avons connu un blackout total pendant plusieurs années. Il était alors difficile de savoir ce qui arrivait aux espèces. Il est probable que de nombreux abattages n’aient pas été consignés. Et si des gorilles ont été tués pendant ce conflit, il n’existe aucun moyen d’en établir le nombre exact », déplore-t-il à Mongabay. Sans présence humaine sur le terrain, impossible de savoir si les populations de grands singes ont été décimées par les balles perdues ou le braconnage de subsistance.

Face à l’impossibilité pour les experts d’accéder aux parcs de Korup ou de Takamanda, une sensibilisation aux sciences citoyennes auprès de petits groupes d’individus vivant au sein et aux abords des zones protégées a vu le jour. Des géographes comme Amos Zeh forment désormais des locaux restés sur place.

Équipés de pièges photographiques, de GPS et de smartphones, ces citoyens collectent des données (indices de tirs, photos d’animaux) et les transmettent secrètement aux scientifiques. C’est l’unique fil qui relie encore le monde académique à la réalité de la forêt. « Les conservationnistes s’appuient sur ces citoyens capables de comprendre les communautés locales, d’évoluer sur le terrain et de naviguer dans ces eaux troubles pour faire avancer les choses », indique Shuimo Trust, spécialiste camerounais de la communication en conservation.

La forêt comme ultime refuge et ressource de survie

La guerre a poussé des milliers de civils, comme Christ Tanyi ou Ola Agatha, à fuir les raids meurtriers pour se réfugier au plus profond de la jungle. Dans ces abris de fortune, la frontière entre conservation et survie s’efface. On observe le défrichage de parcelles au sein même des zones protégées. Faute de nourriture, les populations se tournent vers le piégeage. Les déplacés meurent de maladies (pneumonie, varicelle) ou de morsures de serpents, loin de toute aide médicale.

Si la confiscation des fusils par le gouvernement a ralenti la chasse aux grands mammifères, elle a provoqué une explosion du piégeage, dévastateur pour les petites espèces. Plus inquiétant encore, l’apparition de réseaux de contrebande d’armes sophistiquées et le trafic de bois précieux vers le Nigeria alimentent une économie de guerre qui ronge les réserves naturelles. « Il y a énormément de trafic en cours. Il existe également un trafic de bois précieux du Cameroun vers le Nigeria », souligne Trust, spécialiste de la communication en conservation.

Reconstruire sur des cendres

Pour les ONG comme ERuDeF ou Médecins Sans Frontières (qui a dû suspendre ses activités dans le Nord-Ouest), la situation est critique. Suspectées de financement indirect du conflit par le gouvernement ou d’espionnage par les rebelles, les organisations ont perdu 100 % de leurs financements au plus fort de la crise. « Le gouvernement soupçonne généralement les ONG de financer cette guerre. Il les voit comme une machine de financement ayant alimenté le conflit », explique Trust à Mongabay.

Aujourd’hui, le défi est immense : il faut non seulement protéger la faune, mais aussi réinstaller les populations et restaurer des écosystèmes que la guerre mettra des décennies à oublier. « Nous devons reconstruire ce qui a été détruit et offrir de nouvelles perspectives aux populations », conclut Louis Nkembi, symbole d’une résilience qui refuse de laisser la forêt camerounaise s’éteindre dans le silence des armes.

En fin de compte, la tragédie du Lebialem rappelle une vérité fondamentale : la survie du gorille est intrinsèquement liée à celle de l’homme. Tant que les communautés locales seront contraintes de choisir entre la préservation de la forêt et leur propre survie, la conservation restera un vœu pieux. La paix, plus que les clôtures ou les patrouilles, demeure aujourd’hui le premier outil de protection de la biodiversité.

Françoise ESSONO

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