Paludisme en Afrique : Quand la hausse des températures redessine les zones de transmission

Une étude publiée dans la revue Nature met en évidence le rôle déterminant des températures dans la transmission du paludisme en Afrique. Avec la hausse du mercure, certaines régions jusque-là moins exposées pourraient devenir favorables au développement des moustiques vecteurs, tandis que les zones déjà très chaudes pourraient connaître une évolution différente de la maladie.
Le changement climatique pourrait progressivement modifier la carte du paludisme en Afrique. Dans certaines régions d’Afrique de l’Est et d’Afrique australe, la hausse des températures risque en effet de créer des conditions davantage favorables à la transmission de la maladie, ouvrant la voie à l’apparition de nouveaux foyers dans des territoires jusque-là relativement épargnés.
Cette perspective ressort d’une étude menée par des chercheurs à partir de plus d’un siècle de données collectées sur le continent africain. Publiés le 29 juillet 2026 dans la revue Nature, leurs travaux mettent en évidence une relation étroite entre la température et l’évolution de la prévalence du paludisme.
Une température optimale autour de 25 °C
Les travaux dirigés notamment par Tamma Carleton, professeure assistante à l’Université de Californie à Berkeley, montrent que la prévalence du paludisme atteint son niveau maximal autour de 24,9 °C. Ce résultat vient renforcer les connaissances scientifiques sur l’influence du climat dans la dynamique de la maladie. La température constitue en effet l’un des principaux paramètres déterminant les conditions de développement des moustiques vecteurs du paludisme et du parasite qu’ils transmettent. Les précipitations et l’humidité jouent également un rôle important en influençant la disponibilité des habitats favorables à leur survie et à leur reproduction.
Selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), ces facteurs environnementaux peuvent ainsi modifier la durée de vie des moustiques, leur activité et leur capacité à assurer la transmission du parasite. L’intérêt de la nouvelle étude réside toutefois dans la mise en évidence de différences régionales importantes. Une augmentation de quelques degrés n’aura pas nécessairement les mêmes conséquences partout sur le continent.
Un risque qui pourrait se déplacer vers l’Est et le Sud
Dans certaines régions plus fraîches d’Afrique de l’Est, une hausse des températures pourrait rapprocher les conditions climatiques du seuil considéré comme favorable à la transmission du paludisme. Des territoires aujourd’hui moins propices à la maladie pourraient ainsi devenir progressivement plus vulnérables. La situation pourrait être différente en Afrique de l’Ouest et dans certaines parties de l’Afrique centrale. Dans plusieurs zones où les températures sont déjà élevées, celles-ci dépassent fréquemment le niveau considéré comme optimal pour la transmission. Une nouvelle hausse du mercure pourrait alors, dans certaines circonstances, réduire la capacité de transmission plutôt que l’accroître.
Cette évolution rend particulièrement complexe l’anticipation de la géographie future du paludisme. Le changement climatique ne signifie donc pas automatiquement une augmentation uniforme de la maladie dans toutes les régions africaines. « D’importantes incertitudes subsistent » quant à l’évolution future du paludisme sous l’effet du changement climatique, explique Tamma Carleton. Selon la chercheuse, ces incertitudes s’expliquent notamment par l’interaction entre les facteurs climatiques, économiques et sociaux.
Les progrès sanitaires doivent désormais être adaptés
Cette nouvelle donne climatique intervient alors que les pays africains ont réalisé des avancées importantes dans la lutte contre le paludisme. Les moustiquaires imprégnées d’insecticide, la pulvérisation intradomiciliaire, l’amélioration du diagnostic et de la prise en charge ainsi que l’introduction progressive de vaccins antipaludiques ont permis de renforcer les moyens de prévention et de contrôle de la maladie.
Pour les chercheurs, l’enjeu consiste désormais à adapter ces acquis aux territoires où le risque pourrait progressivement augmenter. « Ces résultats suggèrent que nous devons adapter ces réussites à de nouveaux contextes où le paludisme est susceptible de progresser rapidement, en particulier en Afrique de l’Est et en Afrique australe », estime la chercheuse.
Cette adaptation pourrait notamment passer par une surveillance renforcée des populations de moustiques, une meilleure anticipation des périodes favorables à la transmission et un renforcement des capacités des systèmes de santé dans les zones nouvellement exposées.
L’importance des systèmes d’alerte précoce
La transformation potentielle des zones à risque souligne également l’importance des systèmes d’alerte précoce. Les autorités sanitaires doivent pouvoir identifier suffisamment tôt les conditions météorologiques susceptibles de favoriser une augmentation de la transmission. Une telle anticipation permettrait de mieux cibler les campagnes de prévention, de renforcer les stocks de médicaments et de matériel de diagnostic et de déployer rapidement les moyens de lutte contre les moustiques.
L’objectif est d’éviter que l’apparition d’un nouveau foyer ne se traduise par une propagation rapide de la maladie dans une population insuffisamment préparée. Cette approche rejoint les objectifs de la Stratégie technique mondiale de lutte contre le paludisme de l’OMS, qui vise notamment, à l’horizon 2030, à réduire d’au moins 90 % l’incidence et la mortalité dues à la maladie, à éliminer le paludisme dans au moins 35 pays et à empêcher sa réintroduction dans les territoires qui en sont débarrassés.
Dans les zones endémiques, le problème reste majeur
Si le changement climatique pourrait faire apparaître de nouveaux territoires à risque, le paludisme demeure déjà fortement implanté dans plusieurs pays africains. En Guinée, par exemple, le Dr Abou Bily Keïta, médecin directeur de la polyclinique Kadiatou Koulibaly, dans le nord-ouest du pays, affirme que la maladie constitue la principale pathologie rencontrée dans son établissement. Elle représenterait environ 75 % des cas enregistrés parmi les patients reçus en consultation.
Le praticien observe également des changements dans les populations de moustiques et craint que les modifications environnementales ne facilitent leur implantation dans de nouveaux milieux. Il évoque par ailleurs le risque de voir apparaître ou s’accroître des résistances aux traitements antipaludiques, ce qui pourrait compliquer davantage la prise en charge des patients. Ces observations de terrain illustrent la nécessité de poursuivre la surveillance entomologique et médicale, même si elles ne permettent pas à elles seules d’établir un lien direct entre les changements observés localement et le changement climatique.
Un avenir difficile à prévoir avec précision
Pour les chercheurs, la principale difficulté réside dans la complexité des interactions qui déterminent l’évolution du paludisme. Le climat constitue un facteur important, mais il agit parallèlement avec les conditions socioéconomiques, les infrastructures sanitaires, les comportements humains, l’utilisation des terres, la mobilité des populations et l’efficacité des programmes de lutte.
Une région dont le climat devient plus favorable aux moustiques ne connaîtra pas nécessairement une explosion du nombre de cas si elle dispose simultanément d’un système de santé performant, d’une couverture élevée en moustiquaires, d’un diagnostic rapide et d’une bonne prise en charge des patients.
À l’inverse, une modification climatique relativement limitée pourrait avoir des conséquences importantes dans une zone où les moyens de prévention et de surveillance demeurent insuffisants. La nouvelle étude invite ainsi les pays africains à ne pas considérer la lutte contre le paludisme uniquement sous l’angle sanitaire. Elle met en évidence la nécessité d’intégrer davantage les données climatiques aux politiques de santé publique afin d’anticiper les déplacements possibles des zones de transmission.
Dans cette perspective, l’Afrique de l’Est et l’Afrique australe pourraient constituer des territoires particulièrement importants pour la surveillance future. Mais au-delà de ces régions, le principal défi sera de comprendre, pays par pays et zone par zone, comment la hausse des températures et les autres bouleversements environnementaux interagiront avec les systèmes sanitaires et les conditions sociales.
Le changement climatique ne redessine donc pas seulement les cartes météorologiques : il pourrait également modifier progressivement celles des maladies infectieuses. Face à cette évolution, l’anticipation, la surveillance et l’adaptation des stratégies de lutte apparaissent comme des leviers essentiels pour éviter que de nouveaux territoires ne deviennent les prochains fronts du paludisme.
Jean Luc Atangana


















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