Riziculture au Cameroun : Le gouffre à milliards de l’import-substitution

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Malgré 800 milliards de FCFA injectés depuis 2017 et le déploiement du PIISAH, la production nationale de riz stagne à 140 000 tonnes. Enquête sur un chantier stratégique qui peine à décoller, alors que la facture des importations continue de plomber la balance commerciale.

​La souveraineté alimentaire en matière de riziculture reste un horizon lointain pour le Cameroun. Plus de deux ans après le lancement en grande pompe du Plan intégré d’import-substitution agropastoral et halieutique (Piisah 2023-2026), les courbes de production refusent de décoller.

​Dans une interview accordée au quotidien national Cameroon Tribune le 13 mai 2026, le ministre de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire (Minepat), Alamine Ousmane Mey, a concédé que la production locale de la céréale tourne désespérément autour de 140 000 tonnes par an. Un volume squelettique qui couvre à peine le quart d’une demande nationale en constante explosion.

L’implacable réalité des chiffres : Un déficit de 500 000 tonnes

​Cette stagnation ne fait que confirmer le diagnostic sévère posé par le PIISAH dès 2024. À l’époque, le plan pointait déjà une production de 140 710 tonnes face à des besoins évalués à 648 085 tonnes. Le calcul est rapide : le Cameroun accuse un déficit structurel de plus de 500 000 tonnes par an.

​Cette vulnérabilité cartographique pourrait d’ailleurs être mise à nu de manière encore plus précise très prochainement. Les données actuelles attendent d’être affinées par les résultats du 4e Recensement Général de la Population et de l’Habitat (RGPH), couplé au Recensement de l’Agriculture et de l’Élevage (RGAE) en cours d’exécution. Pour le gouvernement, l’urgence est désormais de bousculer le calendrier. « Il nous faut passer à 200 000 tonnes par an et ensuite arriver à 600 000 tonnes. Ça, c’est l’objectif à l’horizon 2030 », a martelé le Minepat.

800 milliards de FCFA investis, mais des rendements en berne

​Comment expliquer un tel surplace alors que l’État a sorti l’artillerie lourde ? Début 2024, le ministre de l’Agriculture et du Développement rural (Minader), Gabriel Mbairobe, révélait sur les ondes de la radio nationale que le gouvernement avait consenti un effort financier de près de 800 milliards de FCFA (environ 1,4 milliard de dollars) entre 2017 et fin 2023. Cet argent a irrigué de grands projets d’infrastructures et d’appui notamment Viva Logone, Viva Bénoué, le Programme d’appui au développement des filières agricoles (Padfa II), ou encore le projet des Chaînes de valeurs riz dans l’Ouest et le Nord-Ouest.

​Pourtant, le retour sur investissement interroge. Selon les données du PIISAH, la production de riz blanchi a reculé, passant de 339 076 tonnes en 2017 à 315 500 tonnes en 2023, soit une baisse de 7 % (23 576 tonnes en moins). Seul le riz Paddy (non décortiqué) affiche une timide progression, s’établissant à 127 628 tonnes en 2023 contre 117 214 tonnes six ans plus tôt.

​Le nœud du problème réside dans la productivité à l’hectare. Alamine Ousmane Mey déplore des rendements qui plafonnent entre 5 et 6 tonnes à l’hectare, bien loin de l’objectif national fixé à 10 tonnes.

La facture des importations : Un soulagement en trompe-l’œil

​En attendant que la terre produise davantage, le Cameroun continue de financer les riziculteurs étrangers pour nourrir sa population. Selon l’Institut national de la statistique (INS), les importations de riz ont coûté 268,7 milliards de FCFA en 2025.

​Certes, l’enveloppe affiche une baisse encourageante de 15,6% par rapport à 2024, mais elle représente toujours 5,1% de la totalité des dépenses d’importation du pays, grevant lourdement la balance commerciale.

L’optimisme gouvernemental face au mur budgétaire

​Malgré les retards accumulés et l’approche de l’échéance du PIISAH en décembre 2026, le Minepat affiche un optimisme de rigueur. Le gouvernement table sur une « augmentation substantielle » prochaine grâce aux investissements en cours et à l’accélération de la transformation locale du riz Paddy en riz blanchi.

​Pour rappel, la mise en œuvre globale du PIISAH est budgétisée à 1 371,5 milliards de FCFA (2,3 milliards de dollars), avec des paliers de financement étatiques progressifs : 248,4 milliards en 2024, 511,6 milliards en 2025 et une dernière ligne droite de 611,4 milliards de FCFA programmée pour cette année 2026. Reste à savoir si cette dernière rallonge financière permettra enfin de briser le plafond de verre des 140 000 tonnes.

Françoise ESSONO 

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