Parc national de la Salonga : L’habituation des bonobos, un pari scientifique au service de la conservation en RDC

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Au cœur de la forêt dense du Parc national de la Salonga, en République démocratique du Congo, une équipe de chercheurs mène un travail de longue haleine pour habituer les bonobos à la présence humaine. Cette initiative ambitieuse vise à approfondir les connaissances scientifiques sur cette espèce menacée, tout en ouvrant la voie à de nouvelles opportunités de conservation et de développement local.

Bien avant les premières lueurs du jour, alors que la forêt tropicale demeure encore enveloppée dans l’obscurité, des chercheurs et pisteurs quittent le camp de recherche d’Inkomu pour rejoindre le site où un groupe de bonobos sauvages a passé la nuit. Leur objectif n’est ni de capturer ni de perturber ces grands singes, mais de les amener progressivement à considérer la présence humaine comme une composante normale de leur environnement.

Cette démarche, appelée « habituation », constitue l’un des piliers des programmes modernes de recherche et de conservation des grands singes. Elle consiste à suivre quotidiennement les animaux pendant plusieurs années jusqu’à ce qu’ils tolèrent la présence d’observateurs humains sans modifier leur comportement naturel.

Un travail de patience au cœur de la forêt

L’habituation des bonobos exige une implication constante et une connaissance approfondie de la forêt. Dès trois heures du matin, les pisteurs s’enfoncent dans la végétation pour atteindre les lieux de nidification utilisés la veille par les primates. Ils doivent arriver avant leur réveil afin de pouvoir les suivre tout au long de la journée.

Cette mission repose en grande partie sur l’expertise des pisteurs locaux, parmi lesquels figurent d’anciens chasseurs et braconniers. Leur parfaite maîtrise du terrain est aujourd’hui mise au service de la protection de la biodiversité. « L’idée de l’habituation est de rencontrer le groupe chaque jour, de manière très amicale et sans interaction directe, afin qu’il vous accepte comme faisant partie de la forêt », explique Felix Bofeko, assistant de recherche impliqué dans le programme d’habituation des bonobos à la Salonga. Selon lui, les progrès se construisent lentement. « On se rapproche progressivement jusqu’à ce qu’ils acceptent votre présence », précise-t-il.

Des avancées encourageantes après deux années de suivi

Le programme a véritablement démarré à la fin de l’année 2023 avec la sélection d’un groupe d’environ 60 bonobos. À cette époque, les animaux fuyaient immédiatement dès qu’ils apercevaient un être humain.

Deux ans plus tard, les résultats commencent à être visibles. Les chercheurs parviennent désormais à rester plusieurs heures à proximité des bonobos, observant leurs activités quotidiennes sans provoquer de réaction de panique. « Lorsque nous avons commencé, les bonobos s’enfuyaient dès qu’ils nous voyaient. Aujourd’hui, nous pouvons rester avec eux pendant deux ou trois heures à la fois », témoigne Felix Bofeko.

Les scientifiques observent désormais les animaux lorsqu’ils se nourrissent, se reposent ou jouent entre eux. À terme, l’objectif est de permettre à de petits groupes de visiteurs de les observer dans leur habitat naturel sans générer de stress pour les animaux.

Une espèce unique au monde

Les bonobos occupent une place particulière dans le règne animal. Avec les chimpanzés, ils sont les plus proches parents vivants de l’être humain. Pourtant, leur aire de répartition est extrêmement limitée puisqu’ils ne vivent qu’en République démocratique du Congo.

Le Parc national de la Salonga représente l’un des principaux refuges de l’espèce. Les estimations indiquent que le parc abriterait entre 12 000 et 18 000 bonobos sevrés, faisant de cette immense aire protégée l’un des bastions les plus importants pour leur survie.

Malgré cette présence significative, l’espèce demeure classée « En danger » sur la Liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), en raison notamment de la déforestation, du braconnage et de la fragmentation de son habitat.

Un laboratoire scientifique à ciel ouvert

Au-delà de l’habituation, le projet de la Salonga s’inscrit dans un vaste programme de recherche baptisé Bonobo Diversity Project (BonDiv). Celui-ci vise à collecter des données harmonisées sur les populations de bonobos à travers plusieurs sites en RDC.

Pour Francesca Grillo, jeune chercheuse engagée dans ce programme, les objectifs dépassent largement la simple observation des animaux. « Nous ne faisons pas seulement de l’habituation ; nous recueillons également des données sur le comportement, la diversité, la culture et le régime alimentaire », explique-t-elle.

Les chercheurs collectent régulièrement des échantillons biologiques, notamment de l’urine et des matières fécales, afin d’étudier la génétique, les maladies et l’alimentation des bonobos. Des technologies modernes telles que les pièges photographiques et les systèmes de surveillance acoustique complètent ces travaux de terrain.

Ces données permettent de mieux comprendre le fonctionnement des groupes sociaux, leurs déplacements et leur adaptation aux changements environnementaux.

Le défi permanent des maladies zoonotiques

L’habituation des grands singes présente cependant des risques sanitaires importants. Les récents cas d’Ebola signalés dans l’est de la RDC ont rappelé la vulnérabilité des populations animales face aux maladies transmissibles entre humains et faune sauvage.

Même si aucun cas n’a été recensé dans la région de la Salonga, les responsables du parc restent particulièrement vigilants. « Chaque flambée de maladie zoonotique est une source de préoccupation majeure pour nous, car nous travaillons à proximité de la faune sauvage », souligne Terence Fuh, codirecteur du parc.

Selon lui, les risques augmentent dès lors que les contacts entre humains et bonobos deviennent plus fréquents. « Dans le cadre du programme d’habituation des bonobos, le risque de transmission bidirectionnelle des maladies est encore plus élevé », avertit-il.

Pour limiter ces dangers, des protocoles sanitaires stricts sont appliqués. Les membres du personnel doivent se soumettre à des contrôles de santé réguliers, signaler tout symptôme suspect, porter des masques chirurgicaux et respecter une distance minimale comprise entre sept et dix mètres des animaux.

Les chercheurs craignent particulièrement les maladies respiratoires, capables de provoquer des épidémies dévastatrices chez les grands singes.

Faire des bonobos un moteur de développement local

Au-delà de la recherche scientifique, le projet poursuit également des objectifs économiques et sociaux. Les gestionnaires du parc souhaitent faire des bonobos un levier de développement durable pour les communautés riveraines.

Pendant longtemps, les populations locales ont surtout perçu la Salonga comme un espace imposant des restrictions sur la chasse et l’exploitation des ressources forestières. Les responsables du parc ambitionnent désormais de démontrer que la conservation peut également générer des revenus et des emplois.

Le camp d’Inkomu est appelé à devenir un futur pôle d’écotourisme dédié à l’observation des bonobos. « Ce camp sera le seul endroit de la Salonga où, d’ici à un an ou dix-huit mois, les touristes pourront observer des bonobos habitués », affirme Luis Arranz, codirecteur du parc.

Plusieurs habitants de la région ont déjà été recrutés comme pisteurs ou assistants de recherche. Pour les responsables du projet, cette implication directe des communautés constitue une condition essentielle au succès de la conservation. « S’ils étaient de bons chasseurs, ils sont aussi excellents pour la protection et le pistage », souligne Luis Arranz.

Un équilibre délicat entre conservation et proximité

Malgré les avancées enregistrées, les responsables du projet reconnaissent que l’habituation demeure un exercice complexe nécessitant une vigilance permanente. L’enjeu consiste à permettre l’observation des bonobos tout en préservant leur comportement naturel et leur santé.

Pour les chercheurs, les bénéfices potentiels demeurent néanmoins considérables. Une meilleure connaissance scientifique de l’espèce, une protection renforcée des populations sauvages, l’implication des communautés locales et le développement futur d’un écotourisme responsable pourraient contribuer durablement à la sauvegarde de l’un des primates les plus fascinants de la planète. « Lorsqu’elle est menée dans le respect des protocoles scientifiques rigoureux, l’habituation demeure un outil essentiel de conservation », conclut Terence Fuh.

Alors que les menaces qui pèsent sur les bonobos demeurent nombreuses, chaque pas franchi dans leur habituation rappelle que la connaissance scientifique reste l’une des meilleures alliées de leur protection à long terme.

Jean Luc Atangana

Crédit image : Mongabay Afrique

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