Cobalt congolais : L’offensive de Washington pour briser le monopole chinois

0
19

Alors que la République démocratique du Congo (RDC) a consolidé en 2025 sa position de leader incontesté du cobalt mondial, les États-Unis multiplient les accords bilatéraux et les investissements privés. Objectif : sécuriser jusqu’à 40 % de leurs besoins en reliant directement les mines congolaises à l’industrie américaine, court-circuitant ainsi les réseaux de raffinage de Pékin.

Le sous-sol de la République démocratique du Congo (RDC) est plus que jamais le cœur battant de la transition énergétique mondiale, mais aussi le théâtre d’une guerre d’influence feutrée entre les deux superpuissances économiques du globe. Selon les dernières données publiées par l’U.S. Geological Survey (USGS), la RDC a extrait à elle seule 73 % de la production globale de cobalt en 2025. Un statut de géant monopolistique qui, jusqu’à présent, profitait presque exclusivement à l’appareil industriel chinois.

Le 13 mai dernier, une annonce majeure a marqué un tournant dans la stratégie américaine d’approvisionnement. L’Entreprise Générale du Cobalt (EGC), l’entité étatique congolaise, a officialisé l’ouverture de négociations exclusives avec la société américaine EVelution Energy. Le but est de bâtir une chaîne d’approvisionnement directe et sécurisée entre les sites d’extraction de la RDC et le sol américain. À terme, ce projet titanesque est calibré pour couvrir jusqu’à 40 % de la demande intérieure des États-Unis en cobalt. Une avancée qui couronne plusieurs mois de diplomatie minière agressive de la part de Washington.

L’extrême dépendance américaine et le trompe-l’œil des fournisseurs actuels

Pour la première puissance économique mondiale, la sécurisation du cobalt est une urgence absolue. Ce métal critique est le composant indispensable des batteries de véhicules électriques de nouvelle génération, mais il s’avère tout aussi vital pour les industries de pointe de la défense nationale et de l’aérospatiale.

Pourtant, le bilan domestique américain est dérisoire. En 2025, l’USGS rapporte que seulement 300 tonnes de cobalt ont été extraites du territoire des États-Unis. Face à cette pénurie structurelle, Washington dépend quasi intégralement de ses importations. Jusqu’ici, le panier de fournisseurs des USA reposait sur un quatuor historique notamment la Norvège, la Finlande, le Canada et le Japon, qui ont agrégé près de 70 % des volumes importés en 2024 et 2025 (les 30 % restants provenant de sources diffuses non spécifiées).

Toutefois, cette configuration cache une vulnérabilité. Parmi ces partenaires, seul le Canada dispose d’une réelle capacité d’extraction de cobalt primaire. La Norvège, la Finlande et le Japon agissent principalement comme des “hubs” secondaires qui importent de la matière brute pour la raffiner (sous forme de cobalt métal, d’oxydes ou de sulfates) avant de la réexporter vers les USA.

Dans ce schéma, la RDC, pourtant réservoir mondial du métal, brillait par son absence des tableurs douaniers américains. Une anomalie encore plus flagrante si l’on se réfère à l’année 2023, où la liste des fournisseurs des États-Unis incluait d’autres acteurs africains comme la Zambie, le Maroc ou Madagascar, mais pas Kinshasa.

L’année 2025, pivot stratégique pour Kinshasa et Washington

L’étincelle du rapprochement a jailli au début de l’année 2025. En raison d’un contexte d’embargo, les exportations congolaises se sont retrouvées temporairement congestionnées sur une fenêtre critique entre janvier et février. Les statistiques minières de la RDC révèlent ainsi que les États-Unis ont importé pas moins de 1 103 tonnes de cobalt pour le seul mois de février 2025.

Ce coup d’accélérateur a pavé la voie à la signature, en décembre 2025, d’un accord-cadre de partenariat minier historique entre les deux nations. C’est précisément dans ce cadre que s’inscrit le nouveau projet liant l’EGC à EVelution Energy. Selon les termes discutés, l’EGC acheminera de l’hydroxyde de cobalt congolais pour alimenter directement une usine de transformation de pointe, actuellement en cours de construction par EVelution Energy dans l’État de l’Arizona.

Pour l’EGC, créée en 2019 pour détenir le monopole d’achat, de traitement et d’exportation du cobalt issu des mines artisanales en RDC, le défi est de taille. Si les volumes définitifs du contrat restent à sceller, la société d’État dispose désormais d’une visibilité réglementaire. Après la levée de l’embargo, le gouvernement congolais lui a octroyé des quotas d’exportation stricts de 1 775 tonnes pour 2026 et de 5 640 tonnes pour 2027.

Wall Street et les consortiums à l’assaut du cuivre-cobalt

L’intérêt de la Maison-Blanche pour la RDC ne se décline pas uniquement via des accords d’État à État ; il s’appuie sur une offensive majeure des capitaux privés américains.

En avril dernier, la société Virtus Minerals a jeté un pavé dans la mare en finalisant le rachat de Chemaf SA, un opérateur minier local de premier plan. Par cette transaction, Virtus met la main sur les très prometteurs gisements de cuivre et de cobalt d’Etoile et de Mutoshi. L’investisseur américain n’a pas caché ses ambitions, présentant cette acquisition comme un jalon exclusivement destiné à approvisionner les filières industrielles américaines. Une fois que ces deux sites auront atteint leur pleine optimisation opérationnelle, Chemaf estime qu’ils pourraient cracher une production combinée d’environ 20 000 tonnes de cobalt par an.

En parallèle, la pression s’accentue sur les actifs du géant suisse Glencore en RDC. Le consortium Orion Critical Minerals, mis sur pied l’an dernier avec le parrainage politique et financier explicite de Washington, est actuellement en négociations avancées pour acquérir une participation stratégique de 40 % dans deux des plus grandes mines de cobalt de la planète notamment Mutanda et Kamoto.

Entre ambitions géopolitiques et doutes financiers : Le saut d’obstacles

Pour les États-Unis et le bloc occidental, la finalité de cette stratégie va bien au-delà de la simple logistique industrielle. Il s’agit d’un impératif de sécurité nationale visant à fracturer le quasi-monopole de Pékin sur le traitement des minerais de la transition. À l’heure actuelle, la Chine demeure le débouché ultra-majoritaire du cobalt brut congolais, indispensable pour faire tourner ses usines de raffinage qui contrôlent la majeure partie du marché des batteries mondiales.

Cependant, le chemin menant à l’indépendance minérale américaine reste jalonné d’incertitudes qu’il s’agisse de l’entrée d’Orion au capital des mines de Glencore ou du pont aérien d’hydroxyde projeté entre l’EGC et l’Arizona, aucun de ces dossiers n’a encore débouché sur un accord commercial ferme et contraignant.

Du côté de Virtus Minerals, l’enjeu immédiat réside dans sa capacité réelle à relancer et moderniser les infrastructures de Chemaf SA. Un investissement colossal de 700 millions de dollars américains a été mis sur la table pour mener à bien cette relance. Toutefois, les observateurs du secteur restent prudents. Comme le soulignaient récemment les analyses de nos confrères du média Bankable, les contours et la structure même du plan de financement de Virtus demeurent, à ce jour, particulièrement flous.

Les prochains mois feront office de crash-test. Ils permettront de vérifier si le soft power et les capitaux américains parviendront à s’implanter durablement dans le paysage minier de la RDC, et si Washington réussira son pari de redessiner la carte mondiale des métaux stratégiques.

Françoise ESSONO

Leave a reply